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Nouara Algérie.com

Ecologie, environnement, nature, économie verte et développement durable en Algérie

L'écologie des mots #3

La langue façonne l'environnement autant que l'inverse...(photo:Tedjani K.)

La langue façonne l'environnement autant que l'inverse...(photo:Tedjani K.)

 

Un  "Douar" en guise d'écologie...

Les mots et les expressions en français   que les Algériens utilisent à présent  pour définir leur environnement, ont-ils  vraiment bien été  assimilés par la société algérienne contemporaine ?  Le fait que  la  grande majorité de la  population tarde ici  à intégrer certains concepts de l’écologisme occidental, me parait relever de la même défaillance dont  la plupart des intellectuels français   notoires  sont coupables quand ils veulent  appréhender  le  Coran sans une connaissance approfondie de la langue arabe  contemporaine au Message.  

La langue française, aujourd’hui largement colonisée par des concepts anglo-saxons, est –elle toujours vraiment cette  arme qui permit à nos prédécesseurs, Algériens,  de se libérer d’un joug  que les  valeurs fondatrices  qu’elle portait  en elle rendirent naturellement  illégitime dans leur esprit ?    A présent, il me semble,   trop  Algériens  et d’Algériennes vivent le français « moderne »  comme  une sphère d’approximations linguistique qui ne saurait être considérée  totalement innocente. Avec son ultra médiatisation, le français  contemporain  n’est-il pas  devenu  une langue  avant tout politique ?

Quand il s’agit  de parler  d’environnement, en Algérie, toutes ces questions ne devraient pas être considérées  comme anodines, il me semble.  Les principaux concepts qui inspirent  la  politique environnementale algérienne  moderne  ont  été, il me semble, pensés en  anglais ou en allemand par les principaux idéologues et inspirateurs  de l’écologisme mondialiste.   Ces idéologies et influences  ont été insufflées dans toutes les déclarations et conventions internationales signées par l’Algérie.  Aussi, me vient naturellement une autre interrogation à ce sujet : ces textes ont-ils directement été traduits de l’anglais à l’arabe, au dérija, ou bien aux différentes variantes de tamazigh algérien ? Je ne saurais prétendre répondre sans de grandes réserves à cette question que je pose plus particulièrement aux intellectuels algériens maitrisant l’arabe classique ou (et) le tamazight.   

Un indice très flagrant semble cependant  répondre sans équivoque à  ce doute qui est  des plus légitimes à développer.  Qui pourra m’expliquer par quelle  miraculeuse opération de langage « sustainable  development » a-t-il été traduit par « développement durable » dans la législation environnementale algérienne en vigueur ? Il y a pourtant une nuance de taille entre un développement durable et soutenable ;  comme il aurait fallu traduire littéralement sustainable.   Que l’on ne m’accuse pas d’avoir un train de retard en évoquant encore  ce terme toujours bien rémanent dans la dialectique de la gouvernance algérienne. J’oserai même l’hypothèse que, si  l’Algérie n’a pas encore intégré le concept d’économie verte, c’est  parce qu’elle n’a pas encore assimilé  celui du développement durable ; du moins  tel qu’on lui a traduit en arabe, après être passé sous le philtre d’un anglais  « pollué » par un français de  langue de bois . Car un développement durable, c’est un euphémisme pour continuer à parler de croissance (développement)   continue (durable).

J’ai beaucoup écouté mes compatriotes francophones nés en Algérie   tenter de me définir   le sens de  tous ces mots  si  chers  à  l’écologisme occidental. Certes,   parmi  eux, certains   s’expriment  encore dans  ma langue natale  avec  bien plus d’aisance et de talent  que la plupart d’entre nous, les Algériens natifs de France ou d’autres pays francophones.  J’ai compris, cependant, à leur contact,   que s’exprimer et penser dans une langue n’est pas tout à fait  la même chose.

Pour ma part, si je ne parle ni n’écrit en  arabe fasha, je suis quasiment bilingue en dérija,  et surtout celui de la région du constantinois.  Cela me permet  au moins  de comprendre à la fois les mots qu’ils expriment en français quand ils les pensent en arabe (sans s) avec l’esprit algérien. Et je sais qu’à chaque fois que je pense en français ce que je veux dire en dérija, risque de dénaturer le sens de mes propos. Combien de fois n’ai-je pas provoqués de dérangeants quiproquos en me rendant « coupable » d’un tel procédé ? Prenons l’exemple du mot «  3andek dar » en algérien. En Algérie, avoir « a dar » ne signifie  pas que vous soyez  seulement propriétaire d’un logement. Sans un foyer pour l’habiter, ce n’est pas vraiment une maison, « a dar » pour un algérien...

Je tâche aussi de  passer du temps à tenter d’assimiler les divers courants de pensée ainsi que de visions politiques qui animent l’écologisme occidental. J’ai tenté de comprendre de quelle manière et par quel cheminement intellectuel il aspire à définir de manière globale l’environnement de l’homme dit moderne.  Une autre question est venue me chatouiller l’esprit. Depuis les Rêveries du promeneur solitaire de Rousseau, la pensée hexagonale a-t-elle vraiment produit un nouveau canevas linguistique « écolo »  endémique ?   Avec la révolution industrielle, une invention typiquement anglo-saxonne dans sa globalité,   la pensée française   ne s’est-elle pas   encore plus  germanisée et anglicisée...l’héritage latin de la Renaissance semble  avoir fondu au soleil à mesure que le cinéma, la musique anglo-saxons, ainsi que  la philosophie germanique se sont invités dans le paysage « naturel » de la société française.

Bien entendu, il n’est pas question ici de faire de la langue française la seule coupable d’une telle influence. Mais de ce qu’on en progressivement fait depuis le fameux siècle des Lumières. L’arabe moderne, est-il lui-même aussi précis et oriental que celui du Coran ? El Bia, est-il un mot ancien en arabe ? Et sa définition n’a-t-elle pas  été « orientalisée » depuis ? Au sens  de victime d’une opération d’orientalisme ? Un mouvement culturel et politique  occidental qui œuvra et œuvre  largement à l’émergence d’un monde arabe  façonné par l’imaginaire et les concepts de la République occidentale...

Pour en revenir à mes frères et sœurs Algériens nés en Algérie, plus je les ai sentis déconnectés, au quotidien, de la nature même  de la géographie de leur pays, plus  il me semble  que ce mot,  « nature », en français,   a ancré en eux bien des obstacles pour développer une vision algérienne de « l’environnement ».

C’est fort  de cette  expérience acquise dès mon plus jeune âge, d’une rencontre intime et sociale  entre ma langue natale et mon pays d’origine, que j’ai  eu envie de contribuer à l’émergence d’une « écologie » algérienne non par la langue, mais bien   par la manière de penser. Pas par chauvinisme, ni pour faire du zèle  nationaliste, car  j’ai en profonde  horreur ces deux mots ; mais bien parce que mon parcours un peu atypique   m’a obligé à d’énormes efforts de synthèse pour rester un enfant du peuple El Djazaïr à chaque fois que je pense et m’exprime dans ma langue natale, le français. Cette conservation de ma nature, mon assimilation d’une culture française qui n’a pu ainsi « m’intégrer » ou me désintégrer (au choix), m’ont ouvert les portes d’une toute autre approche « environnementale ».

C’est ainsi que m’est venue  l’idée d’une « écologie » qui  n’en serait pas  vraiment une, mais plutôt un « Douar ». Une économie, «  circulaire », si vous préférez ;  qui n’aura  pas besoin de séparer la finance, l’environnement et le social pour prétendre  les intégrer dans un tout qui n’est que pluriel et ne saurait être donc la totalité. Une économie, dans sa langue originelle,  signifie une gestion d’un foyer collectif et donc d’un milieu de vie collectif.  Bien avant de devenir tout simplement une affaire de gros sous et de petits cercles de privilégiés. Me voici donc convaincu d’être un Douari, adepte du cercle et de l’alternance et du bien commun, avant de prétendre au sobriquet d’écologiste, ni même de l’accepter.

Chaque langue, il me semble, porte en elle un milieu biologique  qui lui est propre. N’est-il pas  ainsi étrange qu’en anglais « insane »  signifie « dément » et en  qu’en arabe « el insan »  veut dire l’« être humain » ? En anglais ou en arabe,   on parle de droit  de l’humain tandis qu’en français on préfère dire les « des droits de l’homme ».  Si en langue  arabe, ou en dérija, on peut décrire un lion avec bien plus de mots qu’en français, cela ne peut-être  un hasard. Autant qu’il existe un millier d’appellations de fromages en France ! En Algérie, par exemple, le dernier spécimen de lion  semble avoir été abattu en 1942, tandis que ce fauve restera longtemps un animal  vivant  seulement dans l’imaginaire des européens. Dans les deux cas, certes, l’histoire du « progrès » universel  finira par  condamner cet animal « sauvage »   à croupir dans un zoo, au pire ; au mieux à errer dans un parc naturel  protégé.  Plus jamais vraiment libre, le « roi de la jungle »...on dirait !

En parlant d’imaginaire, pour moi, le Lion, me rappelle    aussi quelques  promenades initiatiques,  sur les terres de mon grand-père Mokhtar Boulazaz. Quand, parfois, mes oncles me   racontent en souriant,   des temps si peu anciens, où certains de mes ancêtres, selon la rumeur locale, chevauchaient amicalement ces fauves  réputés si terribles. On disait parait-il, dans ma famille,   qu’ils n’hantaient alors   les forêts de Laghdir   que pour y éloigner les âmes hypocrites...une forêt sous la protection d’un redoutable chasseur capable aussi  d’amitié avec des êtres humains...Tarzan bien avant l’heure...

 A chaque langue correspond une écologie locale, une nature humaine bien particulière.  C’est pour cela qu’il  est  sûrement et  toujours bon de parler  correctement plusieurs langues du Monde qu’un seul  dialecte mondialiste. Surtout  quand on veut  le penser comme un globe dans sa totalité, et non  de manière totalitaire, comme le définirait   le philosophe corse Dominique Pagani, qui est à  mon humble connaissance,  un  fort talentueux   « dépollueur »  de la langue française moderne.

De même,  on pourrait justifier ce postulat par l’exemple de la langue chinoise, basée sur des idéogrammes, et donc  différente  de l’allemand qui est alphabétique. Elle  fut un formidable outil  pour les chinois  afin de siniser naturellement les théories de Marx importée d’Europe.  Rien qu’une traduction rendit à Confucius  tout ce que Marx aurait pu lui subtiliser ; le signe l’emporta ainsi sur la lettre. Comble du paradoxe, un communisme d’abord plus rural que prolétaire fut inventé en chinois.   Par Mao et ses pairs qui durent comprendre qu’un  des ancrages  les plus sûrs  de la révolution industrielle européenne  fut la création d’une encyclopédie des Lumières. « Das Kapital »    fut transmuté en un « Petit livre  rouge »,  par la simple opération d’une « chinoiserie » sémantique. Il ne faudrait pas trop sourire de ces jeux de mots quand on sait qu’un des plus fameux stratagèmes chinois est « masquer le poignard derrière le sourire... »

La langue de Molière, et celle des Lumières  sont-elles   exactement  la même?  Comme celle de Shakespeare et de Roosevelt n’ont pas  forcement unique finalité.  Celle  que chante le  Chaâbi, par exemple,   n’est  pour moi  ni un dialecte de l’ « arabe moderne » ni un patois régional.  C’est une de nos plus intimes forme d’expression ancestrale qui forme avec  les langues   tamazight  algériennes   la matrice de la Maâna, la « Façon », algérienne...

A suivre..

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À propos

Karim Tedjani

Karim Tedjani est un blogeur indépendant très concerné par les questions de l'environnement ainsi que de l'écologie en Algérie... Depuis 2009 , il sillonne autant le web que son vaste pays d'origine; afin de témoigner, d'apprendre, mais aussi de militer...
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