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Nouara Algérie.com

Ecologie, environnement, nature, économie verte et développement durable en Algérie

Qu’est-ce que la modernité au 21éme siècle? (Et pourquoi elle se cultive d’abord dans nos assiettes...) #1

« Les idiots ignorent la complexité. Les pragmatiques en souffrent. »

Alan Perlis ( un des pères fondateurs du langage informatique)

Une utopie, certes, mais laquelle ?

Combien de fois n’ai-je pas entendu quelqu’un m’affirmer qu’il est totalement utopiste de vouloir nourrir tout un pays en développant aussi une agriculture « non conventionnelle » ; c’est-à-dire qui ne fait pas systématiquement appel à des procédés purement industriels. Pesticides, engrais chimiques, mécanisation outrancière, monoculture abusive et OGM en tous genres, seraient les « must have » incontournables de « l’agriculture moderne »; du moins telle qu’elle est largement pratiquée à travers le globe.

Cette posture n’est que très rarement coupable de mauvaise foi ; du moins quand elle s’avère totalement désintéressée. Bien au contraire, cette croyance est généralement affichée avec une conviction qu’il est bien difficile de démentir tant elle fait école aux quatre coins du monde industriel. Et cela depuis plusieurs décennies...

Le plus souvent, les arguments se veulent d’un pragmatisme qu’il serait, selon ses défenseurs, presque criminel de contester avec trop d’insistance. Pourtant, à bien des égards, je trouve que leur foi en la pérennité du système qu’ils soutiennent est à reléguer elle-même au rang de pure utopie, au sens le plus littérale du terme. Un doux rêve éphémère qui ne saurait durer pour l’éternité...

« Puisque nous consommons à présent notre nourriture en quantité de masses croissantes, on ne pourra répondre à une telle demande exponentielle qu’en produisant massivement nos denrées alimentaires! Et puis, allez dire aux agriculteurs de ne plus épandre des pesticides sur leurs récoltes quand elles sont assaillies par des myriades de parasites affamés ! Il n’y a pas d’autres solutions que celles que nous développons actuellement. Il faut être réaliste, votre agriculture n’est pas compétitive ; elle n’existe qu’au pays des bisounours ! Les chiffres sont là pour parler d’eux même : l’agriculture industrielle a générée une abondance sans précédent dans l’histoire des civilisations humaines...»

Je pourrais schématiser ainsi la plupart des argumentaires, experts ou non, que l’on oppose le plus naturellement du monde aux partisans d’une agriculture tout simplement naturelle.

Un peu comme on a fait d’un vrai légume un produit « bio », tandis qu’une tomate produite chimiquement est appelée tout simplement un légume. Une telle perversion sémantique devrait nous alerter pourtant sur la teneur de cette vision qui reconnait à l’Humanité un trône qui n’est à vrai dire que celui d’un royaume d’opérette.

Pourrons-nous exiger indéfiniment de nos agriculteurs des légumes et des fruits qui poussent de plus en plus contre nature ? Les obliger, par nos comportements culinaires, à se jouer sans cesse du cycle des saisons autant qu’à produire des espèces hybrides fort peu acclimatées à nos climats si complexes et particuliers ?

Trop de « global » tue « le local »

Pour ma part, je répondrais à cette question ô combien essentielle par un simple témoignage. Dans ma région de cœur, en Algérie, l’introduction de la culture de la pastèque hybride est en train de décimer un des vingt-cinq hots spots de la biodiversité mondiale, abritant un complexe de zones humides considéré comme un des plus prestigieux en Afrique méditerranéenne. Mais, surtout à une échelle plus locale, c’est tout une nature humaine ainsi que de magnifiques paysages qui ont été dévastés et continuent de subir les affres de cette culture « nouvelle ».

Voici que la zone écologique qui s’étend de Filfila à Ben Azzouz (wilaya de Skikda) ressemble de plus en plus à un désert physique ; mais aussi moral, et donc social. Les formidables potentiels économiques qu’un esprit moderne aurait pu lui entrevoir dès la fin des années quatre-vingt-dix ont été dévastés par une activité qui ne sait que semer autour d’elle que déforestations, pompages abusifs et corruptions d’agents assermentés par la loi algérienne. Tout cela pour satisfaire la gourmandise de millions d’amateurs de pastèques. Qui veulent l’acheter au meilleur prix, et en consommer le plus souvent possible...

Vingt ans auparavant, pour l’alimentation familiale, et parfois à dessein d’un modeste commerce d’appoint, on y cultivait une espèce locale qui ne demandait que très peu d’irrigation et d’intrants chimiques. Encore plus important, les habitants de cette région, comme dans bien d’autres douars algériens de cette époque, respectaient encore une éthique ancestrale qui leur interdisait toute dégradation durable de la nature. Un pacte tacite entre le fellah et son milieu. L’être humain doit toujours laisser à la nature sa part ; de même que tous les bienfaits qu’elle lui prodiguera devront être rétribués par des services écologiques humains. Une collaboration basée sur l’empathie, la solidarité, et non la simple exploitation unilatérale. Faut-il préciser que beaucoup de cas de famines que l’on pourrait associer à un tel système furent le plus souvent à incomber à une perturbation exogène de cette écologie circulaire ente l’être humain et son milieu originel.

N’oublions pas qu’en dérija « douar » signifie plus un cercle, autour d’un intérêt commun qu’une campagne, au sens occidental du terme. C‘est à dire un paysage humain repensé pour répondre aux besoins des villes. Le douari, lui, protège d’abord des autres hommes de la nature qui l’héberge et le nourrit. Comme il le ferait pour sa propre famille ; parce qu’elle est son habitat intime autant que sa principale source de bien-être. Dans la conception que semble porter ce mot, l’être humain entoure seulement une parcelle de son milieu comme un sous-ensemble d’un même organisme qui le contient lui-même. Il n’est pas le centre du cercle qu’il a fondé, mais bien son protecteur, ainsi qu’un membre à part entière du grand cercle de vie qu’est l’univers.

A la base, la « campagne » algérienne était en mouvement plus que sédentaire ; transhumante, souvent, plus que nomade. Mais cela n’a pas empêché l’agriculture...

De ce que j’en sais, elle se pratiquait au rythme d’un temps révolu qui porte cependant en lui la matrice d’une modernité passée que nous devrions à présent revisiter avec les moyens de notre propre époque. Et ce, malgré le contexte fort contraignant de la société algérienne contemporaine, où l’idée d’abondance est encore ancrée comme le principal indice source de prospérité durable. À croire que, de nos jours, Il faut pouvoir manger de tout et n’importe quand pour être un peuple vraiment heureux ! Oubliée l’heureuse sobriété...

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À propos

Karim Tedjani

Karim Tedjani est un blogeur indépendant très concerné par les questions de l'environnement ainsi que de l'écologie en Algérie... Depuis 2009 , il sillonne autant le web que son vaste pays d'origine; afin de témoigner, d'apprendre, mais aussi de militer...
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