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Nouara Algérie.com

Ecologie, environnement, nature, économie verte et développement durable en Algérie

"La gestion non–durable de la steppe algérienne" par Abdelkader Khaldi

Il nous apparait qu'un usage écologiquement viable des terres communes exige leur cogestion associant État et communautés.


Abdelkader Khaldi

 

Abdelkader Khaldi

RÉSUMÉS

Les terres de la steppe algérienne subissent un processus de dégradation continue auquel ont contribué le surpâturage et une agriculture inadaptée. L’altération du milieu naturel (affectant à la fois les terres privées et les terres communes), par les comportements des agents économiques, est favorisée par une carence de l’information et des institutions existantes. La politique environnementale mise en œuvre par l’État est apparue inefficace. Il nous apparait qu'un usage écologiquement viable des terres communes exige leur cogestion associant État et communautés.

 

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TEXTE INTÉGRAL

Introduction

  • 1 Selon les informations disponibles les précipitations ont diminué de 18 à 27 % et la durée de la sa (...)

1La steppe algérienne est l’objet d’une exploitation écologiquement non durable. La désertification y gagne du terrain du fait d’une sécheresse récurrente1, de la surcharge pastorale et de l’extension d’une agriculture pluviale et parfois irriguée, inadaptée aux conditions du milieu naturel. La dégradation des terres concerne donc à la fois la propriété collective (terres de parcours) et la propriété privée (les terres cultivées). La désertification affecte la végétation qui diminue voire disparaît et les sols qui s’érodent (Cornet, 2001 ; Robert et Spengel, 1999).

  • 2 La superficie totale de l’Algérie est estimée à 238,174 millions d’hectares dont 84 % est occupée p(...)

2Les régions steppiques algériennes sont situées entre deux chaînes de montagnes : l’Atlas tellien au nord et l’Atlas saharien au sud, s’étendant sur une surface de terres d’environ 20 millions d’hectares (soit 8,4 % de la surface de l’Algérie2), sur une longueur de 1000 kilomètres et une largeur variable, de 300 kilomètres à l’ouest et 150 kilomètres à l’est. L’altitude va de 400 à 1200 mètres. La steppe est caractérisée par une forte contrainte climatique (insuffisance des pluies avec un isohyète variant de 100 à 400 mm, vents violents et parfois chauds, etc.) et édaphique (sols vulnérables, minces et pauvres en matières organiques).

  • 3 La steppe algérienne comptait en 2003 environ 7,2 millions de personnes (dont cinquante pour cent d(...)

3La végétation, qui subit un processus de contraction, est caractérisée par l’importance des espèces vivaces, ligneuses et graminéennes qui couvrent 10 à 80 % du sol et dont le développement est variable, en fonction des pluies (Le Houerou, 1995). L’activité de l’élevage occupe une place assez importante dans la vie économique de l’espace steppique. Le cheptel, essentiellement ovin, qui y vit, représente environ 70 pour cent de l’effectif total du pays, soit 14 millions de têtes sur 20 millions en 2010. Les communautés tribales exploitent les espaces de parcours qui sont propriété commune sur la base d’un droit de jouissance coutumier3. Les terres cultivées qui représentent une faible fraction de l’espace steppique sont appropriées à titre individuel selon les règles de la communauté.

4Les pâturages situés en zones steppiques, subissant un processus de dégradation continu, s’amenuisent et nourrissent de moins en moins un effectif croissant d’animaux devenu pléthorique. Ils régressent davantage, car l’agriculture progresse dans la steppe du fait de la croissance démographique qui induit une forte demande de produits agricoles, de la stratégie des agents économiques qui cherchent à diversifier leur revenu et de la politique de l’État qui encourage cette activité depuis les années 1990. L’espace des parcours, déjà surchargé en cheptel, recule et la pression du pâturage s’accroît.

5Outre le surpâturage et une agriculture non durable le troisième facteur de l’altération du milieu naturel est l’exploitation inconsidérée et à grande échelle de l’alfa (plante endémique de la steppe dont on fait de la pâte à papier) par des entreprises, de l’ère coloniale jusqu’aux années 1970 (Nedjraoui et Bédrani, 2008).

6À la fin du 19e siècle on évaluait à quatre millions d’hectares la nappe alfatière, en 1989 elle a diminué de moitié selon le Centre National des Techniques spatiales (CNTS). Selon le CNTS, s’appuyant sur l’imagerie satellitaire couvrant 13, 8 millions d’hectares (soit soixante-neuf pour cent de la superficie de la steppe), l’espace complètement désertifié était estimé à 487 000 hectares en 2000. Les zones considérées comme très sensibles à la désertification, avec un couvert végétal inférieur à 20 pour cent, représentaient environ 2,2 millions d’hectares (tableau 1).

Tableau 1. Bilan partiel des superficies de terres steppiques dégradées ou en voie de dégradation (en millions d’hectares)

État de la steppe

Superficie (en millions d’hectares)

Superficie désertifiée

0,487

Superficie très sensible à la désertification

2,2

Superficie sensible

5,06

Superficie moyennement sensible

3,67

Superficie peu ou pas sensible

2,38

Sources : Ministère de l’Environnement (2000) et ministère de l’Agriculture (2004)

  • 4 Les institutions, comme règles du jeu (North, 2006), façonnent les comportements économiques des ag (...)

7Les résultats partiels indiquent que plusieurs millions d’hectares de terres sont déjà dégradés ou en voie de dégradation, dégradation essentiellement d’origine anthropique. Notre questionnement porte sur les origines institutionnelles de l’altération de l’écosystème steppique et sur la forme de gouvernance qui le protègera4. La démarche que nous avons adoptée est donc d’ordre institutionnaliste.

8Cet article s’articule autour de trois points : nous aborderons d’abord dans un premier temps les principaux facteurs de dégradation des terres steppiques (sections 1 et 2) ensuite nous exposerons, les stratégies des acteurs dans le monde de la steppe (section 3).

Les externalités négatives du surpâturage

9L’espace steppique voit sa composante changer avec une dégradation montante de zones entières. La superficie des sols dégradés a augmenté au fil du temps. Les aires palatables se sont réduites de 10 pour cent durant la période 1985-1995 (Bensouiah, 2003, p.2) alors que le troupeau d’ovins a continué à augmenter. Le surpâturage provoqué par la multiplication du troupeau dans le monde steppique est à l’origine d’une catastrophe écologique rampante qui est la désertification progressive de zones importantes dénudées et soumises à l’érosion éolienne et hydrique.

10La production animale, qui a évolué dans de nouvelles conditions, a été gérée sans tenir compte des impératifs de protection du milieu naturel. Les progrès qu’elle a enregistrés, bien que limités et contraints par la précarité de l’écosystème et l’insuffisance des ressources financières et organisationnelles, ont eu pour contrepartie des coûts externes énormes se traduisant par une altération de la nature. La défaillance des structures institutionnelles a engendré une économie pastorale qui ne ménage pas les ressources environnementales. La croissance du bétail selon des formes productives inadaptées a constitué une véritable calamité écologique du fait que le surpâturage en milieu aride a grandement participé à un processus de désertification de vaste ampleur. L’activité de l’élevage a longtemps été négligée par les pouvoirs publics dans les politiques économiques, ses structures sont restées quelque peu désuètes et inadaptées, ancrées à des formes de pastoralisme qui ont perdu de leur flexibilité à cause des restrictions de la mobilité.

Le pastoralisme pré-colonial

11Le pastoralisme en Algérie fut durant des siècles d’ordre véritablement nomade où les hommes (habitant des tentes) et les bêtes se déplaçaient sur de longues distances à la recherche de pâturages. Il participait d’une « économie de la cueillette » (Duvigneau, 1993), le pacage est naturel, il faut aller le cueillir là où il est disponible. Le grand nomadisme d’antan protégeait l’écosystème fragile de la steppe en permettant au sol de se régénérer. Les migrations vers le nord en été (appelées achaba en arabe), vers le sud pré-saharien et certaines régions du Sahara en hiver (azzaba), duraient cinq à six mois (Boukhobza, 1982).

12L’arrivée des nomades dans les terres d’accueil était l’occasion d’échanges multiples, sous forme de troc dans l’Algérie ancienne, animaux et produits de l’élevage (lait, laine) contre céréales dans le nord et contre dattes dans le sud saharien. Lien social et lien économique se renforçaient. La terre commune comme forme de propriété dominante à travers le territoire national dans l’Algérie précoloniale, les accords informels entre communautés tribales pour l’accès aux terres, étaient en adéquation avec le mode de production pastorale mobile. La mobilité des troupeaux a été une réponse rationnelle des pasteurs nomades face à la variation et au rationnement saisonnier des disponibilités fourragères. La généralisation de la propriété privée dans les territoires du nord par le capitalisme agraire colonial a bouleversé le monde de l’économie pastorale traditionnelle en réduisant l’espace du nomadisme qui a été cantonné essentiellement dans les zones de la steppe. Le changement qui s’en est suivi du rapport au patrimoine en terres pâturables dans le milieu steppique a été lourd de conséquences à long terme avec l’accroissement de la population humaine et du bétail.

Les mutations du pastoralisme

13De nos jours la limitation des déplacements des hommes et des troupeaux a fait du pastoralisme en Algérie une activité complètement sédentaire (habitat fixe), quasi sédentaire (mobilité des tentes sur un rayon de quelques kilomètres) - où dans les deux cas le berger et le troupeau se déplacent chaque jour et rentrent le soir - et nomade (appelée parfois également semi-nomade) concernant une minorité de pasteurs qui quittent en camions leur milieu de vie, avec une partie de leurs familles seulement, allant vers le nord où ils louent des champs de chaume en été pour deux ou trois mois (Bourbouze, 2000, pp.3-4). La sédentarisation de la majorité des éleveurs, une faible mobilité, s’est traduite par un pâturage durant toute l’année sur les mêmes lieux sans allègement durant la saison sèche. Cela a induit une détérioration des équilibres écologiques.

14La limitation de l’espace des parcours (due à la pression humaine et animale, aux labours, qui ont dégradé les terres et réduit les espaces palatables) et la réduction des mouvements traditionnels de transhumance n’ ont pas permis une gestion durable de la pénurie saisonnière de la ressource fourragère, cela s’est traduit par une ponction excessive sur les mêmes lieux, dévastatrice, avec le temps qui s’écoule. Ainsi l’accroissement du troupeau dans le cadre d’un pastoralisme contraint à l’immobilité s’est traduit par une surcharge pastorale sur des parcours en voie d’appauvrissement. Le mode de production est d’ordre familial. L’élevage se fait sur le mode extensif, seulement 5,5 % des éleveurs pratiquent l’élevage hors- sol (Ministère de l’Agriculture, 2003). Face à l’amenuisement des ressources fourragères, dû à la dégradation du milieu naturel, et en période de sécheresse le recours à l’achat de céréales et d’aliment concentré pour le bétail s’est imposé. En périodes longues de sécheresse comme celles de 1944-1948, 1960-1961 ou 1975-1985 les petits éleveurs, dont la trésorerie est faible, vendent des bêtes pour nourrir celles qui restent, finissent par abandonner cette activité et fuient vers les villes en quête d’un improbable emploi.

  • 5 Si on considère qu’il faut environ quatre hectares en milieu steppique pour nourrir un mouton (Bout(...)
  • 6 Sur la logique économique qui sous-tend la forme de production de l’élevage dans la steppe algérien (...)

15L’aide de l’État à l’économie pastorale, consistant à assurer un approvisionnement en aliments pour le cheptel à des prix subventionnés, a un effet pervers, c’est le maintien de troupeaux importants dans un espace déjà soumis au surpâturage. Selon le Ministère de l’Environnement (2000, p.55) « dans son état actuel la steppe ne peut supporter, compte tenu de ses possibilités de régénération naturelle, que 4 millions de têtes »5. Cette aide étatique est substantielle quand la sécheresse est persistante. Cependant l’effet négatif est là, « en fournissant des céréales fourragères en période de sécheresse, souligne la FAO, on soutient la densité animale au moment même où elle devrait être réduite pour permettre à la végétation de se régénérer. » (Food and Agriculture Organisation, 1998). L’exemption fiscale accordée à l’activité de l’élevage est une autre incitation à accroître les troupeaux notamment par les gros éleveurs et ceux qui résident dans les villes, ayant recours aux bergers, attirés par des gains substantiels. Bien qu’encastré dans des structures sociales communautaires le monde de la production pastorale est mû par une logique de recherche du profit. Le comportement de l’éleveur est plutôt spéculatif, il vend et achète au moment favorable, négligeant souvent d’améliorer et de moderniser les techniques de l’élevage6. Inséré dans un contexte institutionnel de bien commun il prélève les ressources végétales sans compter et sans le moindre souci de protéger l’environnement naturel. Il n’aménage pas les terres ni ne les ménage, il régule plutôt son temps de fréquentation des zones de pâturage en fonction des saisons et de l’état des ressources végétales.

  • 7 Les terres de parcours dites tribales sont en principe propriété de l’État (lois de 1971 et 1990).(...)

16Les terres de pacage sont des terres communes7. Ce qui fait que leur gestion durable est complexe. Les difficultés d’exclure des membres de la communauté et de limiter les prélèvements rendent leur préservation impossible sans institutions adéquates.

17Les éleveurs constatent la dégradation des terres, mais ne font rien du fait de leur statut collectif, accroissant les troupeaux et accentuant par là même les pressions sur les pâturages. Il n’y a pas que le surpâturage qui porte atteinte à l’environnement naturel, une agriculture sur des sols fragiles y contribue fortement.

La dégradation des sols par une agriculture inadaptée

  • 8 Mise en culture conventionnelle des sols fragiles des espaces de parcours et irrigation sans précau (...)

18L’agriculture dans le monde steppique porte sur la céréaliculture, le maraîchage et l’arboriculture et occupe environ 13 % des terres de la steppe. La productivité des terres steppiques est contrainte par les facteurs climatiques et édaphiques. L’agriculture non raisonnée, pratiquée en sec ou en irrigué8, présente de grands dangers écologiques. Le mode d’exploitation prévalent menace la durabilité du développement agricole en univers semi-aride et les ressources en sol qui risquent de se dégrader. Selon les données du Haut Commissariat au Développement de la Steppe (HCDS) sur 2,7 millions d’hectares de terres cultivées en 2001 dans l’espace steppique environ 1 million est situé dans des zones d’épandage de crues, milieux favorables aux cultures.

Tableau 2. Structure de l’espace steppique (en millions d’hectares)

Structure de l’espace steppique

Superficie (en millions d’hectares)

Terres de parcours

15

Terres cultivées

2,7

Maquis, forêts, terres improductives

2,3

Superficie totale

20

Source : données du Haut Commissariat au Développement de la Steppe (dans Bencherif, 2010)

19Les meilleures terres destinées aux cultures sont réservées au maraîchage et à l’arboriculture, celles qui le sont moins sont emblavées.

La céréaliculture

  • 9 La gestion des espaces pastoraux est confiée au Haut commissariat au développement de la steppe (HC (...)

20Des défrichements inconsidérés affectant des terres de parcours pour les besoins d’une céréaliculture piteuse (à rendement insignifiant) ont dénudé des sols fragiles livrés à une érosion éolienne et hydrique implacable. Des dunes de sable ont fini par se former dans maintes zones de la steppe, ne faisant pas partie du paysage il y a une quarantaine d’années. Bien que les labours soient interdits sur les terres de pacage en zones steppiques, la céréaliculture y est pratiquée du fait de la défaillance des institutions publiques9. Les éleveurs cherchent à produire eux-mêmes le grain, leur préférence va à l’orge qui est destinée à l’alimentation animale. Parfois la mise en culture de lopins de parcours entre dans une stratégie de leur appropriation. Il s’agit de marquer des droits sur une terre convoitée. Selon les usages coutumiers s’inspirant du droit canonique musulman, l’appropriation des terres est régie par le principe de leur vivification (ihyaa en arabe). Prendre l’initiative de mettre en valeur un lopin, hors des couloirs de transhumance, permet son appropriation, mais cela peut parfois générer des conflits faute de négociation avec les membres du groupe.

21Les labours dans le monde steppique sont anciens, mais marginaux, complétant l’approvisionnement externe en grains, car la disette récurrente dans le passé pouvait frapper les hommes et les bêtes. C’est une pratique de survie, car en- deçà de 400 mm de pluie les résultats sont maigres, la culture est souvent compromise par une saison sèche qui peut s’étirer d’avril à septembre. En général les terres destinées à la céréaliculture sont cultivées une année sur deux voire davantage (recours à la jachère). En 2001 les surfaces céréalières dans le monde steppique ont atteint 427 000 hectares avec un rendement moyen inférieur à deux quintaux par hectare (données du ministère de l’Agriculture). Avec la transformation de la forme de l’élevage dans la steppe, devenant de plus en plus sédentaire, le pasteur est tenté par une agriculture d’appoint, non aléatoire, il « veut faire ses propres céréales, pâturer ses chaumes en été et constituer ses propres stocks de paille […] malgré les risques encourus » (Bourbouze, 2000).

22La mécanisation et l’usage de charrues à disques multiples ont permis un défrichement de grandes surfaces de pâture. Le recours à la location du matériel de production mécanique est très répandu. Le parcours livré aux instruments aratoires « perd sa végétation steppique permanente et toutes ses qualités de pacage, une fois retourné à l’état de friche […] » (Duvignaud, 1993). Les sols sont minces et à faible teneur en matières organiques, dénudés ils sont érodés par le vent. Les défrichements de terres à cultiver précédant les labours détruisent les plantes pérennes, font souvent disparaître les meilleurs pacages (baisse de la biodiversité végétale) et favorisent l’érosion. Le sol labouré « se retrouve ameubli et nu durant la saison sèche et les vents ont vite fait de le décaper laissant apparaître la croute dure à partir de laquelle toute nouvelle pédogénèse est quasi-impossible » (Marril, 1993, p.115). Les terres steppiques défrichées, labourées, cultivées ou laissées en jachère se sont étendues à travers le temps. Les aires de cultures irriguées se sont élargies depuis quelques décennies.

Les cultures irriguées

23L’agriculture dans la steppe est fort ancienne, sa croissance a pris essentiellement une forme extensive avec une progression accélérée de la demande induite par une forte augmentation de la population (multipliée par quatre entre 1962 et 2010). L’extension et la diversification des cultures (cultures maraîchères et arboriculture) ont bouleversé le paysage. Les nouvelles superficies cultivées sont souvent soustraites au pastoralisme, ce qui accroît la charge en cheptel sur les pâturages, et sont livrées à une pratique agricole non durable. En 1998 la mise en œuvre par les pouvoirs publics d’un Plan national de Développement agricole (PNDA) a porté entre autres sur la mise en valeur des terres par concession incluant les zones steppiques sans prendre de précautions nécessaires. Environ 150 000 hectares destinés à la culture ont été attribués par l’État aux agro-pasteurs.

24Les précipitations étant faibles et irrégulières, le recours à l’irrigation est nécessaire pour les produits maraîchers et l’arboriculture.

25Quand les ressources en eau souterraine le permettent, le pasteur creuse un puits et se transforme en cultivateur en irrigué. Inexpérimenté il apprend sur le tas et souvent il loue ses terres destinées aux cultures à des agriculteurs venus du nord. Ces cultivateurs utilisent les surfaces de terres louées pour des cultures maraîchères irriguées grâce aux creusements de puits qu’ils réalisent. L’exploitation est de type minier, il s’agit de produire sans autre souci que la maximisation du profit. Quand l’eau se fait rare et quand les rendements diminuent, compromettant la rentabilité de l’exploitation, le locataire quitte la parcelle de terre utilisée et se met à la recherche d’un nouvel espace à louer devenant ainsi un agriculteur itinérant et destructeur.

26Les techniques traditionnelles d’irrigation, par ruissellement ou submersion, côtoient les techniques modernes, par aspersion ou au goutte à goutte. Ce dernier mode d’irrigation est encore marginal bien qu’il présente l’avantage de l’économie d’eau notamment.

27L’irrigation avec drainage est peu courante et non maîtrisée y compris dans les régions du nord à vocation agricole (Institut National des Sols, de l’Irrigation et du Drainage, 2008).

28Les études monographiques réalisées dans des champs irrigués en milieu steppique montrent une salinisation croissante des sols. Ainsi l’analyse du sol du périmètre de Réchaïga (situé au sud-est de la ville de Tiaret) montre que la salinisation et l’alcanisation affectent les sols après plusieurs années d’irrigation (Benkhettou et al., 2005). Les terres cultivées en irrigué sans précaution sont donc menacées d’une stérilisation certaine.

29Les agro-pasteurs méconnaissent les dangers de l’irrigation, le signal tardif qui attire leur attention est la baisse des rendements.

30La propriété privée des terres ne protège pas des comportements imprudents qui détériorent la qualité naturelle du sol. Ce sont ces comportements que nous allons examiner à l’aune de la théorie économique.

Les stratégies des acteurs

31Le rapport au patrimoine commun s’inscrit dans un jeu d’acteurs insérés dans un contexte institutionnel donné. Les acteurs sont les individus et les groupes (éleveurs et agriculteurs) ainsi que l’État qui a un grand rôle à jouer en matière de préservation de l’environnement naturel. Dans un univers hors marché où l’accès à la ressource naturelle est gratuit, le recours à l’analyse microéconomique standard n’est d’aucun secours. Ce ne sont pas les prix qui guident l’action des acteurs, mais les règles socialement construites. Si un rationnement intervient, il est quantitatif et n’incite guère à la modération en l’absence d’institutions qui contraignent l’action des individus pour préserver la ressource. Dans le cas de l’élevage sur des terres de parcours communes quand l’offre de fourrages naturels diminue, les éleveurs n’ajustent pas leurs prélèvements sous l’effet d’un mécanisme économique, la ressource étant non marchande, d’accès libre, l’ajustement n’est possible que si des règles sont façonnées par les agents (règles informelles ou formelles en cas d’intervention de la puissance publique).

Les comportements des individus

32Pour les communautés tribales et familiales, dont le souci principal est de vivre décemment, voire survivre pour les plus pauvres, dans un milieu hostile, l’usage des territoires pastoraux communs relève d’une stratégie des acteurs qui laisse peu de place à la reproduction continue du capital naturel. Les parcours tribaux sont des biens communs non-exclusifs (accès réservés aux membres de la tribu), mais exposés à la rivalité des usagers (les prélèvements d’unités de ressources naturelles communes par un individu réduisent le volume disponible pour les autres). La conjonction des règles informelles de libre accès à la ressource commune et de prélèvements sans limites mène à sa surexploitation à long terme avec la croissance de la population humaine et du cheptel. Dans une telle situation de bien commun, les agents économiques sont enclins à adopter le comportement du « passager clandestin » (free rider), comportement qui consiste à profiter des avantages d’une situation sans en supporter les coûts (Olson, 1978). Chaque personne faisant usage du pâturage commun a intérêt à accroître constamment son troupeau de bêtes supplémentaires sans se soucier du coût externe qui va en résulter.

33Selon Hardin (1968) l’action individuelle de sauvegarde du patrimoine naturel collectif est inopérante dans un tel cadre, puisque chaque personne, mue par ses sels intérêts, préférera laisser les autres faire cet effort. C’est ce qu’il appelle « la tragédie des biens communs ». L’hypothèse de l’absence de coopération des acteurs renvoie aussi au modèle de jeu du « dilemme du prisonnier » comme grille de lecture. Ce jeu, quand il n’est pas répété, conduit à la non-coopération (Eber, 2006), l’intérêt personnel l’emporte sur l’intérêt collectif. Le dilemme de l’éleveur sur des terres communes peut se résumer dans les termes suivants : ce qui n’est pas pâturé aujourd’hui par son cheptel peut l’être par les animaux d’autrui. Les résultats expérimentaux de jeux de type dilemme du prisonnier ont infirmé les prédictions théoriques et conclu à une propension importante à la coopération (Eber et Willinger, 2005).

  • 10 L’expérimentation en économie est de simuler les résultats de la théorie et de tester ses prédictio (...)

34Dans le jeu intitulé « jeu de la ressource commune » l’expérimentation montre que les joueurs arrivent à coopérer10 (Eber et Willinger, 2005), ce qui contredit les prédictions de la théorie standard fondée sur le postulat de rationalité des individus. Ce qui importe le plus est le monde réel où la coopération entre individus est possible dans la gestion des biens communs par le recours à des institutions informelles ou formelles créées à cet effet, mobilisant le lien social (cas en Algérie du système traditionnel de partage de l’eau pour un usage agricole qui est un modèle de coopération). Sans règle d’usage durable, la liberté au sein des communs conduit effectivement à leur ruine. Ostrom (2010) a magistralement étudié des cas de gestion de ressources communes par les communautés elles-mêmes, dans plusieurs régions du monde, qui protègent ces biens par le biais de règles informelles ou formelles qu’elles ont forgées après délibérations. La gestion durable d’une ressource à accès libre avec une rivalité des utilisateurs potentiels est subordonnée à l’invention et la mise en pratique d’institutions efficaces.

  • 11 Enquête effectuée entre mai et juin 2012 sur un échantillon de 105 personnes réparties entre les tr (...)
  • 12 Les enquêtes menées par le ministère algérien de l’agriculture indiquent la même perception des éle(...)

35En Algérie, une gestion écologiquement viable à long terme des terres steppiques par les groupes utilisateurs n’a pu avoir lieu du fait notamment d’une absence de prise de conscience écologique due à une indisponibilité de l’information. Les problèmes environnementaux sont l’objet d’un champ informationnel relativement récent, mais encore très réduit. Selon l’enquête portant sur la perception de l’environnement par les populations d’éleveurs que nous avons menée dans la région d’Aflou11, à la question sur l’origine du processus de désertification qui affecte ce territoire quatre-vingts pour cent ont incriminé la sécheresse récurrente12, liant dans une seconde étape de l’entretien celle-ci à la volonté divine. L’entretien a ensuite montré que cette perception du monde environnant n’exclut pas les explications profanes que nous leur avons soumises (contribution de l’action anthropique à l’altération des terres).

  • 13 La responsabilité et l’engagement des acteurs dans la préservation de l’environnement naturel dépen (...)
  • 14 Les structures sociales des campagnes algériennes sont marquées par l’organisation tribale. La trib (...)

36Le déficit d’information empêche les communautés d’agir pour préserver le milieu naturel13. Des coûts d’organisation élevés, par exemple les coûts de surveillance des terres de parcours (dus au volume important des populations locales et aux grandes superficies à contrôler), et les investissements onéreux nécessaires à la réhabilitation des espaces dégradés constituent également un obstacle majeur quant à une auto-gouvernance des terres communes de parcours même si les agents sont informés sur les menaces écologiques qui pèsent sur leur environnement14. Hardin (1968) considère que l’utilisation de ressources communes par des individus poursuivant leurs propres intérêts mènera à leur destruction à long terme. Il propose soit leur privatisation soit leur gestion par l’État. L’option étatique est difficilement applicable à toutes les ressources communes en raison des coûts y afférents, de l’asymétrie de l’information et des comportements opportunistes subséquents. Si on envisage le cas d’un organisme public chargé de l’usage et de la régulation d’une ressource commune sujette à une surexploitation le problème qui va se poser est celui de la relation principal/agent structurée par une asymétrie de l’information et menant à une inefficacité certaine.

37La solution qui consiste à diviser et privatiser la ressource commune est difficilement applicable et praticable à des terres tribales de pâturages. Selon une enquête du ministère de l’agriculture (2000, p.34) soixante pour cent des personnes enquêtées, membres de communautés habitant en zones rurales steppiques, refusent la vente des terres à statut collectif. L’attribution de droits de propriété privée sur les terres de parcours, communautaires depuis la nuit des temps, ne garantit nullement leur utilisation écologiquement efficace par les attributaires. La propriété privée engendre elle-même des externalités négatives en l’absence de préoccupation écologique de l’agent (Stiglitz, 2006), c’est le cas de l’agriculteur qui pollue les sols ou dégrade les terres par une irrigation inadaptée. Ainsi la propriété privée ne protège pas forcément les terres, celles qui sont cultivées en milieu steppique, de nature fragile, sont soumises à l’érosion quand elles sont affectées à la céréaliculture et menacées de stérilisation par le sel quand elles sont irriguées et destinées au maraîchage. La protection des terres privées passe également par une prise de conscience environnementale qui est conditionnée par une information suffisante.

L’État et les terres communes

38Pendant longtemps la puissance publique n’a pas édicté de règle formelle prenant en compte l’impératif écologique dans l’univers de la steppe. Les mesures prises en matière de gestion de l’environnement naturel ont été tardives. La politique de sauvegarde des terres de l’espace steppique élaborée par les pouvoirs publics depuis l’indépendance a comporté plusieurs étapes et plusieurs volets. Des années 1960 jusqu’aux années 1970 des programmes de reboisement ont eu lieu dans toutes les régions d’Algérie et particulièrement dans le milieu steppique. Selon une vision erronée, le processus de désertification était perçu comme une avancée du désert (Le Sahara algérien) qu’il fallait contenir par un « barrage vert » qui consiste à boiser d’importants espaces (boisement de trois millions d’hectares). Ses résultats furent modestes avec 108.000 hectares de plantations forestières réalisées, composées essentiellement de pins d’Alep – dont une bonne partie a été rongée par la chenille processionnaire – et 14.000 hectares de plantations pastorales (voir Khelil, 1997).

  • 15 Les organismes publics : la Générale des Concessions Agricoles et le HCDS ont été affectés par des (...)
  • 16 Selon le Haut Commissariat au Développement de la Steppe (HCDS) « sur 7 millions d’hectares dégradé(...)

39Un code pastoral d’inspiration socialiste visant à créer des coopératives d’élevage et protéger les terres de parcours a été promulgué au milieu des années 1970, mais est demeuré lettre morte. L’action anthropique comme cause majeure de la désertification a été intégrée dans l’intervention des pouvoirs publics, mais sans amélioration du cadre institutionnel d’ensemble qui conditionne la gouvernance de l’État. Ainsi il a été créé en 1983 un Haut Commissariat de Développement de la Steppe. Ses actions portent notamment sur la limitation des prélèvements des ressources pastorales et la réhabilitation d’espaces dégradés. Ses réalisations sont en deçà des résultats espérés du fait de la centralisation des décisions, des problèmes d’agence et de pratiques de prédation15 : mise en défens des terres de périmètres délimités (entre 1994 et 2008, environ 2,8 millions d’hectares ont été fermés au pâturage pour une période de trois ans), plantations pastorales notamment atriplex et acacias (326 000 hectares), forage d’eau, etc.16

  • 17 Les notations de la Banque Mondiale sur la gouvernance publique en Algérie sont médiocres. Sur une (...)

40En 2003 les pouvoirs publics ont adopté un Plan d’Action nationale de lutte contre la désertification qui prévoit une participation active des communautés de citoyens qui est restée un vœu pieux. Les pratiques agricoles non durables demeurent très ancrées. Par exemple les défrichements et les labours dans les zones à faible résilience continuent. La faible qualité des institutions publiques17 n’a pas permis d’appliquer une politique de développement durable efficace. Quand il n’y a pas de véritable État de droit, la propension des agents économiques à surexploiter les ressources communes, à adopter des comportements opportunistes et violer les lois et les réglementations, augmente de plus en plus (par exemple, lâcher loin des regards son troupeau sur des terres mises en défens ou soudoyer des agents publics pour accéder à ces terres en toute impunité). Profitant de la défaillance des pouvoirs publics les communautés paysannes continuent leurs pratiques non durables d’utilisation des terres (céréaliculture sur des surfaces de parcours) et en inventent de nouvelles (agriculture irriguée par exemple sur des surfaces cultivées par eux-mêmes ou mises en location).

  • 18 Cette expérience a été tentée dans deux communautés d’agro-pasteurs de la commune de Hadj Mechri (w (...)

41Pour que l’action de lutte pour la protection du patrimoine naturel soit efficace, il faut une prise de conscience des populations concernées. Les individus agissent en fonction de leurs capacités cognitives, des ressources d’informations dont ils disposent et des règles formelles et informelles qui régissent leurs univers de production. La lutte contre la dégradation des terres par le biais d’un organisme public dans les conditions actuelles présente des limites dans la mesure où elle ne suscite pas l’adhésion des populations concernées sans laquelle les résultats attendus seront forcément restreints. Les actions imposées par le haut sont de faible efficacité, les pasteurs perçoivent les interventions du HCDS et des pouvoirs publics locaux comme arbitraires dans la mesure où elle les prive d’une partie des terres de parcours qu’ils utilisent (mise en défens ou plantées). La lutte contre la désertification fondée sur l’action participative des communautés locales est encore au stade expérimental. L’expérience mise en œuvre par une équipe de recherche dans la commune de Hadj Mechri avec l’appui des pouvoirs publics18 est fort instructive. Il en ressort tout d’abord le rôle crucial de l’information et de la concertation. En effet, les représentants des communautés concernées, réunis dans des ateliers de discussion avec l’équipe de recherche et des agents des administrations publiques locales, ont reconnu les effets néfastes de leurs pratiques agricoles et d’élevage et la non-pertinence des actions entreprises par l’État. Les communautés en question ont accepté d’expérimenter de nouveaux modèles d’agriculture et d’élevage qui protègent le milieu naturel avec l’aide financière du ministère de l’Agriculture (par exemple réhabilitation des parcours, production de fourrages en irrigué avec économie d’eau, élevage semi-intensif avec apport externe en aliments du bétail, nouvelles techniques culturales en céréaliculture avec bandes intercalaires en atriplex etc.).

42L’approche participative expérimentée à une échelle réduite a montré que les communautés acceptent de coopérer pour peu que les pouvoirs publics leur fassent confiance et les associent pour protéger leur patrimoine commun en fonction de leurs besoins et des particularités propres de leur territoire. Cependant, cette coopération ne se généralise et ne s’inscrit dans la durée que si des institutions idoines sont mises en place dont la plus importante est la construction d’un État de droit. Le capital social comme institution informelle doit être mobilisé pour une régulation préventive du milieu naturel, les valeurs de la solidarité et de la défense du bien commun doivent être revivifiées.

43La cogestion doit être le moyen nécessaire pour impliquer les populations dans la protection du bien naturel commun. Le principe de subsidiarité doit être appliqué, car il assure la décentralisation de la décision porteuse d’efficacité, il signifie une délégation de pouvoir aux instances du bas de la hiérarchie plus proches des usagers. L’association des communautés d’éleveurs et d’agriculteurs, des associations de défense de l’environnement, des autorités municipales et de l’agence de protection de l’écosystème steppique (HCDS) créera une synergie salvatrice. Il faut aller au-delà de la simple participation des acteurs, le partage du pouvoir de décision entre les pouvoirs publics et les communautés s’impose pour hisser l’efficacité à un haut niveau. Ceci suppose la construction, dans la concertation, de nouvelles règles de la gestion des espaces de parcours qui peuvent évoluer avec l’expérience acquise. La cogestion responsabilise les individus et les communautés et accroît la propension à la coopération. Elle atténue les conflits entre les populations et l’État et diminue les comportements déviants. Par exemple les antennes locales du HCDS, qui apportent des ressources financières, matérielles et des compétences techniques, doivent associer des représentants des tribus à la prise de décision (choix des superficies à mettre en défens, participation au contrôle, etc.). Des expériences doivent être menées et généralisées au fur et à mesure. Le succès du nouveau modèle de gestion des terres communes dépendra en définitive de l’amélioration de la qualité de la gouvernance publique, car l’État est un partenaire important et l’agent central qui veille au respect de l’application des règles formelles.

Conclusion

44Le statut commun des terres de pâturage, une tardive et insuffisante protection de l’écosystème steppique par les acteurs économiques, dont l’État, ont laissé se perpétuer un processus de production non durable dénué de préoccupation de reconstitution du capital naturel. Les institutions et les moyens de protection de la steppe demeurent marqués par l’inefficacité, ce qui nourrit un désastre écologique rampant. Les actions de réhabilitation des terres sont nécessaires, mais insuffisantes, les pratiques d’utilisation non durable de cet actif naturel précieux qu’est le sol continuent faute de politique et de comportements réels préventifs vigoureux. Un pastoralisme durable alliant efficience économique et réduction des coûts écologiques est possible à condition de l’encadrer par des institutions adéquates, en associant les communautés locales et la puissance publique.

45La modernisation de l’activité de l’élevage dans le cadre d’une gestion écologique prudente est un impératif majeur. On doit réglementer l’accès à la ressource (par la mise en défens d’un nouveau genre par exemple, réalisée avec la participation des communautés concernées), accroître la production de fourrages dans les milieux favorables selon des moyens durables (recours aux techniques agro-écologiques inappliquées actuellement), encourager l’élevage en stabulation, adopter des techniques modernes et assurer leur diffusion par la vulgarisation. Le problème primordial est de délester la steppe actuellement surchargée d’animaux, cela implique une meilleure répartition des troupeaux à travers le territoire national et particulièrement dans les zones céréalières du nord. Action indissociable d’une stratégie globale d’aménagement du territoire national intégrant les problèmes écologiques Une politique économique incitative concernant la steppe peut être centrée notamment sur l’instrument fiscal (l’impôt s’appliquera au-delà d’un certain seuil de troupeau) et sur des subventions utilisées à bon escient, elle contribuera à ce redéploiement salvateur. Une fiscalité à finalité écologique contribuera à réguler l’élevage (avec un taux progressif lié à la taille du troupeau et exonération des petits éleveurs pauvres), diminuant la charge animale excédentaire et décourageant les pratiques spéculatives des gros éleveurs (ceux habitant les villes notamment).

  • 19 Un cadre institutionnel qui fonctionne mal génère des coûts de transaction élevés qui inhibent la p(...)
  • 20 En 1998 le Conseil Économique et Social avait recommandé de limiter l’activité agricole en milieu s (...)
  • 21 Cela suppose une recherche scientifique de pointe alliée à une ingénierie de production de semences (...)

46La politique de développement global a de grandes conséquences environnementales. En effet dans le cas de sauvegarde de la steppe si le cheptel doit être réduit il faut promouvoir une politique de développement de l’économie rurale hors agriculture et de l’économie urbaine pour offrir du travail aux demandeurs d’emploi venant du monde pastoral. Cependant à l’heure actuelle le climat des affaires est médiocre19 et encourage peu l’investissement que ce soit en milieu rural ou en milieu urbain alors que le chômage et la précarité de l’emploi sont élevés. Une agriculture raisonnée dans les périmètres favorables doit être encouragée20. Il faut donc renoncer à l’attribution par l’État de terres de parcours en vue d’un usage agricole pour résorber le chômage. D’autre part les méthodes d’irrigation qui ne détériorent pas le patrimoine en terres doivent être encouragées (irrigation avec drainage, au « goutte à goutte » par exemple). La panoplie de défense et restauration des sols doit être renforcée : mise en défens des terres de pâturage, lutte contre l’ensablement, interdiction des défrichements et des labours sur les zones de parcours, reboisement, actions de plantations pastorales, resemis d’espèces végétales steppiques préalablement  domestiquées21 pour réhabiliter les parcours dégradés ou même les champs abandonnés (Vissier et al., 1997).

  • 22 Une utilisation éco-efficace des ressources naturelles suppose leur exploitation économiquement opt (...)

47La mise en défend des terres peut avoir un effet pervers possible si les effectifs d’animaux ne sont pas réduits. La fermeture temporaire (deux à trois ans) d’aires de parcours sans diminution du cheptel accroît la charge animale, déjà très élevée, sur les espaces restés ouverts. La décentralisation de la décision publique impliquant partenariat et participation des acteurs de la vie économique et sociale n’est viable à long terme que si elle entraîne des changements de comportements et ceci n’est possible que si des réformes politiques profondes sont engagées pour instaurer un État de droit seul à même d’améliorer la gouvernance publique. L’utilisation de la terre avec éco-efficacité22 concerne à la fois la propriété commune (les parcours) et la propriété privée (les terres de culture). Elle suppose une agriculture et un élevage raisonnés c'est-à-dire qui protègent le patrimoine naturel et ceci dans la conciliation entre la recherche du profit à court terme et la durabilité dans le temps long du moyen de production et matrice de vie qu’est la terre nourricière. La protection des terres privées à vocation agricole doit être l’œuvre des agents concernés, l’État les soutiendra par une information efficace et une vulgarisation qui présentera les dangers de l’irrigation en milieu aride et semi-aride. La gestion éco-efficace du monde de la steppe s’inscrit dans ce vaste programme de protection du milieu naturel. Mais pour que cette protection ait lieu, il faut l’intervention des pouvoirs publics et l’implication des communautés concernées. Il faut précisément un État de droit qui créera les contraintes légales qui protègeront l’homme et la nature et fera épanouir les libertés, sous l’impulsion de la société civile, qui sont la fin et le moyen de développement humain nous dit Amartya Sen (1999).

Remerciements

48Je remercie le directeur du Laboratoire de Recherche en Agro-biotechnologie et Nutrition en Zones Semi-arides (université Ibn Khaldoun de Tiaret, Algérie) pour le soutien matériel qu’il m’a apporté pour réaliser l’enquête auprès des éleveurs de la région d’Aflou.

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BIBLIOGRAPHIE

 
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NOTES

1 Selon les informations disponibles les précipitations ont diminué de 18 à 27 % et la durée de la saison sèche a augmenté de deux mois entre les périodes 1913-1938 et 1978-1990 (Nédjraoui et Bédrani, 2008).

2 La superficie totale de l’Algérie est estimée à 238,174 millions d’hectares dont 84 % est occupée par le grand désert du Sahara. La superficie des terres cultivables est fort limitée (8,4 millions d’hectares en 2009 soit 0,23 hectare par habitant) et les terres de pacage et parcours représentent environ 32 millions d’hectares.

3 La steppe algérienne comptait en 2003 environ 7,2 millions de personnes (dont cinquante pour cent de ruraux) soit 24 pour cent de la population.

4 Les institutions, comme règles du jeu (North, 2006), façonnent les comportements économiques des agents.

5 Si on considère qu’il faut environ quatre hectares en milieu steppique pour nourrir un mouton (Boutonnet, 1989), le troupeau qui peut être nourri par 15 à 16 millions d’hectares de parcours ne doit pas dépasser 4 millions de têtes. Avec un nombre d’ovins qui représente un peu plus du triple que ce que peut supporter cet espace, la surcharge est devenue intenable.

6 Sur la logique économique qui sous-tend la forme de production de l’élevage dans la steppe algérienne voir Boutonnet (1989) et Khaldi (2011).

7 Les terres de parcours dites tribales sont en principe propriété de l’État (lois de 1971 et 1990). Dans la pratique les communautés usent de ces terres, mais sans en être propriétaires. Quant aux terres cultivées elles sont appropriées par les individus, mais souvent sans disposer de titres de propriété.

8 Mise en culture conventionnelle des sols fragiles des espaces de parcours et irrigation sans précaution.

9 La gestion des espaces pastoraux est confiée au Haut commissariat au développement de la steppe (HCDS) et aux directions départementales et communales des services agricoles (DSA). Le HCDS qui a pour mission l’aménagement des parcours steppiques éprouve des difficultés à contrôler les aires mises en défens, car il agit sans la participation des communautés concernées. Quant aux labours illicites les DSA laissent souvent faire soit pour des raisons de mauvaise gouvernance soit pour maintenir la paix sociale.

10 L’expérimentation en économie est de simuler les résultats de la théorie et de tester ses prédictions dans des conditions contrôlées de laboratoire.

11 Enquête effectuée entre mai et juin 2012 sur un échantillon de 105 personnes réparties entre les tribus d’éleveurs des Adjalètes, Beni hillal et H’maza. Hormis la première question les autres ont été menées selon le mode semi-dirigé.

12 Les enquêtes menées par le ministère algérien de l’agriculture indiquent la même perception des éleveurs à l’égard du processus de dégradation des terres, la sécheresse étant considérée comme la cause essentielle de ce phénomène (Ministère de l’Agriculture, 2000, p.10).

13 La responsabilité et l’engagement des acteurs dans la préservation de l’environnement naturel dépendent des efforts de sensibilisation et d’information de la part des organisations publiques et de la société civile. La religion islamique, en tant qu’institution prégnante, selon les interprétations actuelles, exhorte à la protection du milieu naturel considéré comme un don de Dieu.

14 Les structures sociales des campagnes algériennes sont marquées par l’organisation tribale. La tribu se réfère à un ancêtre éponyme commun, elle est composée de fractions qui sont un ensemble de familles. Dans les treize départements administratifs qui constituent le monde steppique il existe dans chacun d’eux des dizaines de tribus et chaque tribu est composée de plusieurs milliers de membres. Quant aux territoires tribaux, ils sont vastes et inégaux, s’étendant sur plusieurs dizaines de milliers d’hectares.

15 Les organismes publics : la Générale des Concessions Agricoles et le HCDS ont été affectés par des affaires de corruption et de détournements de fonds en 2006, phénomènes prégnants dans un État néo-patrimonial.

Les insuffisances de l’organisme en charge du développement de la steppe sont réelles. N. Nedjraoui et S. Bédrani (2008, p.13) soulignent à juste titre que « Le HCDS, sauf à ses débuts, n’a jamais élaboré une stratégie globale et cohérente de développement durable des zones steppiques, se contentant de réalisations ponctuelles, non intégrées dans une vision d’ensemble ».

16 Selon le Haut Commissariat au Développement de la Steppe (HCDS) « sur 7 millions d’hectares dégradés 2 670 000 hectares ont été restaurés par la mise en défens (…). Sur un million d’hectares très dégradés, ayant perdu leur potentiel de régénération, 300 000 hectares ont été réhabilités par les plantations pastorales » (voir site du HCDS : www.hcds.dz/modules.php?name=Presentation).

17 Les notations de la Banque Mondiale sur la gouvernance publique en Algérie sont médiocres. Sur une échelle allant de 1 à 100, par exemple, en 2006 les notes en matière de qualité de l’administration publique, de qualité de la réglementation et de contrôle de la corruption sont respectivement de : 26 ; 27 et 42.

18 Cette expérience a été tentée dans deux communautés d’agro-pasteurs de la commune de Hadj Mechri (wilaya de Laghouat). Les premiers résultats de cette expérience sont présentés dans l’étude de Daoudi et al. (2010).

19 Un cadre institutionnel qui fonctionne mal génère des coûts de transaction élevés qui inhibent la propension à la production et à l’investissement. Le rapport de la Banque Mondiale sur la pratique des affaires (Doing Business) classe l’Algérie à la 148è place sur 183 pays en 2010 en matière de « facilité de faire des affaires » avec des indicateurs de faible niveau.

20 En 1998 le Conseil Économique et Social avait recommandé de limiter l’activité agricole en milieu steppique dans les zones d’épandage de crues.

21 Cela suppose une recherche scientifique de pointe alliée à une ingénierie de production de semences pastorales. L’effort à faire est immense sachant que les travaux de resemis des parcours sont moins efficaces sur le terrain qu’en situation expérimentale (Bourbouze, 2002).

22 Une utilisation éco-efficace des ressources naturelles suppose leur exploitation économiquement optimale, mais compatible avec le respect des équilibres écologiques. C’est une efficacité contrainte par le paramètre écologique.

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POUR CITER CET ARTICLE

Référence électronique

Abdelkader Khaldi, « La gestion non–durable de la steppe algérienne », VertigO - la revue électronique en sciences de l'environnement [En ligne], Regards / Terrain, mis en ligne le 10 septembre 2014, consulté le 20 juin 2016. URL : http://vertigo.revues.org/15152 ; DOI : 10.4000/vertigo.15152

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AUTEUR

Abdelkader Khaldi

Docteur ès-sciences économiques, enseignant, Université Ibn Khaldoun de Tiaret, Laboratoire de Recherche en Agro-biotechnologie et Nutrition en Zones Semi-arides, 399, route de Bouchekif, le site du lycée, 14000, Tiaret, Algérie, courriel : khaldiab1@yahoo.fr

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Karim Tedjani

Karim Tedjani est un blogeur indépendant très concerné par les questions de l'environnement ainsi que de l'écologie en Algérie... Depuis 2009 , il sillonne autant le web que son vaste pays d'origine; afin de témoigner, d'apprendre, mais aussi de militer...
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