Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Nouara Algérie.com

Ecologie, environnement, nature, économie verte et développement durable en Algérie

"Celui qui sait d'où il vient..." Par Karim Tedjani

                  Amar B et son âne                          Mes racines,  ce sont ces hommes et ces femmes des campagnes de l'Est algérien...(Photo: Tedjani K.)


Un proverbe algérien,   qui doit sûrement être universel,  prétend  que «  celui qui ne sait pas d’où il vient ne  saura jamais vraiment où il va ».  Ne dit-on pas qu’il est bon de « donner un sens à sa vie » ? Aller dans la bonne direction,  cela ne s’improvise que très rarement. C’est  un postulat qui résulte d’une analyse à la fois du présent, du passé  et cela, pour en déduire les contours  d’un avenir que nous espérons toutes et tous meilleur . Plus on connait son passé,  on s'intéresse à celui des autres, plus on aura de facilité à anticiper au présent comme à l’avenir, les changements susceptibles d’influer sur notre destin,   capables également de modifier  notre environnement (social, biologique, économique) le plus proche et parfois même le  plus lointain.

Un Prélude. Un développement. Une fin. On pourrait ainsi résumer la musique qui anime  la vie sur Terre, et sûrement dans tout l’univers.

La fin annonce le prélude. Un  bon prélude est la seule garantie d’un développement  sain et encore plus d’une fin heureuse. Un développement qui n’intègre pas sa fin dans son évolution est une utopie hallucinante prête à exploser, telle une bulle, à la moindre prise de conscience de cet irrévocable état de fait : rien ne dure, tout doit finir un jour. Tout recommence. 

Rien ne dure, mais tout peut se renouveler, les bonnes  idées comme  les mauvaises … Il faut donc se souvenir de tout, même quand on veut oublier. Maitriser d’abord  ses maîtres avant d’espérer un jour les dépasser. Se  remémorer les erreurs du passé. Comprendre  le pourquoi  d’une faute, s’en souvenir  pour ne plus jamais  la  répéter. Toujours  douter, avant de  dogmatiser. Il   parait que c'est   la meilleure voie pour acquérir des certitudes valables en ce bas monde. Il ne faut pas seulement connaitre son histoire ou l’Histoire, il s’agit surtout d’en comprendre le sens profond, le fil directeur. Analyser le passé pour ne jamais le subir. « Apprendre sans comprendre, c’est avancer dans les ténèbres » ; voilà une des plus belles leçons de sagesse que j’ai pu recevoir sur les bancs de l’éducation publique française…

J’aimerais à présent, si vous me le permettez,  quitter les sentiers de mes flâneries « philosophales » avant qu’ils ne nous aventurent dans des chemins qui ne pourront être que périlleux, à la longue, tant je ne pense pas avoir assez d’esprit pour philosopher en votre compagnie.  

 Pour illustrer  mes dires,  pourquoi  ne pas plutôt vous raconter une histoire ?

 C’est ainsi que l’on m’a appris  à m’exprimer,  dans les douars qui m’ont révélé ma nature algérienne depuis mon plus jeune âge.  A  Guerbes,  dans la wilaya de Skikda, en plein cœur d’un des complexes de zones humides parmi les plus rares en Afrique méditerranéenne, on ne dit  que très  rarement  les choses comme elles sont, on les suggère.  Depuis que je connais cet endroit sauvage,  je me suis habitué à  ce que l'on me raconte des histoires  au lieu de répondre directement à mes questions.   

Cela a pu dérouter  dans un premier temps un esprit comme le mien,  qui a été en partie façonné par l’esprit cartésien des Lumières, mais comme je suis aussi et surtout,  de nature algérienne, je me suis vite adapté à cette forme très subtile de dialectique « naturelle ».  Puis, j’ai compris la magie d’une telle inclinaison pour les paraboles. En développant l’art du « palabre » algérien , j’améliorais  ainsi   ma capacité à lire entre les lignes de la vie, à comprendre les correspondances  subliminales qui  existent entre chaque chose, à être capable de les suggérer, à mon tour, à mes interlocuteurs. Voilà pourquoi les gens de la campagne, où qu’ils soient sur Terre, sont souvent plus malins que nous : ils pratiquent pour la plupart cette forme imagée de communication.

Souvent, depuis que j’ai 12 ans, je passe de longues soirées d’été à veiller avec ma grand-tante Nouara, à la lueur d’une simple bougie, dans une semi pénombre qui amplifie cette musique  qui donne une grande partie du charme si particulier à la nuit de Guerbes.  Ce n’est que hurlements de chacals, aboiements de chiens, sonneries de grillons et croissements de batraciens, éternuements du bétail et chants des oiseaux diurnes …  Rien que du bruit, pour des oreilles malavisées. Mais quelle magie quand on sait entendre la nature sauvage !

Ces soirs-là, je branche mon enregistreur, discrètement.Même, si il n’est pas né , celui qui la fera à ma tata Nouara… Et puis, on parle. D’abord de ci et de cela, de la vie de la ferme, du quotidien de ses 12 enfants, 45 petits enfants et de son  premier arrière petit fils. Parfois, je lui raconte comment vivent les gens dans mon monde, à des années lumières de cet endroit où , en 2014, il n’y  a toujours pas l’eau et l’électricité domestiques. C’est toujours avec une oreille attentive et, souvent, étonnée, qu'elle écoute alors mes récits. Puis, nous en arrivons, un peu plus tard dans la nuit, à ce qui m’intéresse le plus : ses récits, son histoire, ses histoires qui concluaient si souvent avec brio nos discussions.

«  _Waldi, tu sais, à mon époque, on se mariait très tôt. On m’a « donnée» à ton  grand-oncle, un cousin éloigné, alors que je n’avais que 14 ans, et lui,  à peine 15 . Et il n’avait rien demandé non plus.  On n’avait pas le temps de s’amuser comme les enfants de maintenant. Il fallait grandir vite car, en ces temps là, on parcourait les routes de l’Est de long en large, de Guelma à Annaba, Skikda, Constantine. Nous n’étions pas à proprement parler des nomades, mais plutôt des transhumants. Nous avions nos destinations habituelles, un parcours rythmé au gré des saisons agricoles et des besoins du bétail. Et puis, c’était la Tawra, la guerre révolutionnaire, mon mari et moi gardions une partie  du « trésor » de l’armée révolutionnaire. On n’avait pas l’occasion de se tromper plus d’une fois. Chaque geste quotidien avait pour finalité la survie.  L’eau était notre plus précieux trésor, la nature notre meilleure alliée.

Toute petite, j’ai appris à tirer de mon environnement des bienfaits insoupçonnés. J’ai écouté avec attention les ma3nas, paroles des anciens, que m’ont divulgué avec parcimonie mes aînés. J’ai observé la tradition que des centaines de générations d’Ouled  Rahmoun (sa tribu) ont façonnée comme un code de vie pratique. Respecter la nature, parce qu’elle est un don d’Allah,  la source la plus  intarissable et évidente  de sa  bienfaisance.  Aujourd’hui, je peux dire que ma génération a fait sa part. Nous avons enrichie, par nos expériences et enseignements personnels, cette tradition algérienne.  Nous avons offert une indépendance à nos enfants. Allah soit loué éternellement  pour sa bienveillance à notre égard !

Je sais cultiver le blé, l’orge, le maïs, la pastèque et tant de  bons légumes. La plupart des arbres fruitiers  n’ont pas de secret pour moi. Les femmes rurales de mon temps n’étaient pas des poids pour leur famille, bien au contraire. J’ai gardé le bétail, organisé la traite, travaillé aux champs, assurés  les moindres détails logistiques de la ferme. J’ai  donné 10 fils à mon époux, qui ont  fait de lui un homme craint et prospère, ainsi qu’une fille, vaillante, belle comme une fleur. J’ai adopté les trois enfants de ma sœur décédée.  Si la maladie a emporté le jeune Brahim, ses  deux  grandes sœurs, el hamdoulillah, se sont toutes  mariées et vivent heureuses avec des hommes qui les aiment.

J’ai  dû apprendre à me soigner  et, donc à  guérir  les autres par mes propres moyens. Vois-tu, quand on on a vecu une grande partie  de sa vie sur les routes,  que l’on a fréquenté comme moi tous  les souks de toutes les villes du Constantinois, on a  de ce fait maintes fois  eut l’occasion  de récolter auprès des gens du coin une foule  de  recettes utiles   pour concocter des  remèdes très efficaces.

Avant, les gens ne tombaient pas  aussi souvent malades qu'aujourd'hui. Vos temps modernes, il faut croire qu’ils ont le'aarrière goût des poisons invisibles. On cultivait quasiment  tout sans chimie, à peine, si nécessaire et, avec des machines, c’était rare, voire impossible. Les gens mangeaient pour vivre. Tout était naturel, on partageait  les bonnes choses entre nous et,    avec un invité de la  famille, ou de fortune, c’était une bénédiction, la baraka. Si bien que l’on ne manquait de rien. Les  « caravanes », motorisées ou non, du Sud, à l’Ouest, du Nord à l’Est, acheminaient également  des produits  issus de terroirs très variés   à travers tout le pays. Chaque région avait sa spécialité. Nous, à Oued Zenati, c’était le blé ; un des meilleurs au monde…

Il y avait  bien les gwers qui perturbaient  nos habitudes, avec leur manie de vouloir   toujours tout façonner à leur façon, de tirer toute  la couverture  vers leur coin de lit. Ils nous ont battus, torturés, pourchassés, exploités. Mais, bien qu’ils se soient également amusés à nous délocaliser, à travestir et brouiller la piste de  nos descendances en nous affublant de nouveaux patronymes, nous sommes restés fidèles à notre nature algérienne. Nous avons non seulement gardé le flambeau, mais nous l’avons attisé, au point même de  donner  à cette flamme la couleur de la libération.  On les  a butés hors de chez nous après 132 ans d’injuste colonisation. Et puis, je n’ai pas rencontré que des mauvais français dans ma vie, je garde aussi quelques bons souvenirs. On  a apprit également  d’eux, d’ailleurs plus qu’ils n’ont voulu apprendre de nous…

Mais après… »

Nouara est souvent un peu aigri quand elle parle de l’Algérie d’aujourd’hui. Elle n’ose pas le dire en public, mais, parfois, elle se sent trahie. Après tant d’années rudes à arpenter les routes, après une dure vie de labeur dans la ferme où elle a choisi un jour de se sédentariser, Nouara vit dans des conditions très spartiates. Elle n’aura jamais connu le robinet, la prise de courant, le chauffage central. Pire, son quotidien s’est largement dégradé. Ses enfants, et leurs épouses, "des filles de la ville", ont déserté la ferme. Pas de travail, ni de transport pour   assurer l’éducation et la bonne  santé des enfants. Ajoutez à cela des terres appauvries par la mauvaise chimie des engrais et des pesticides, la pollution estivale d’un tourisme de masse chaotique, le manque d’eau… Ce n’est pas la décennie noire qui  a vidé le douar de Guerbes ; non, c’est la misère sociale, l’abîme économique.

Comme un sinistre écho à cette détresse contemporaine, si propre aux ruraux des pays  dont les développements apparaissent de plus en plus comme des guerres insidieuses contre leurs paysans, Guerbes se vide et se meurt à petit feu . Nouara aussi, à  force de prendre massivement les calmants  ausquels elle s' est  dangereusement accoutumé...Elle a enduré trop de choses, l'histoire de sa vie , de son pays , l'ont  rendu certes  très forte et débrouillarde , mais également maladivement angoissée. 


En Algérie, comme partout ailleurs à travers le monde, on construit des villes sur les meilleures terres agricoles, on empoisonne les  sols pour des rendements présents qui accélèrent la désertification à venir.  Ce n’est pas  les fruits de hasards inopportuns, mais bien des conséquences collatérales d’un obscur dessein : capitaliser chaque parcelle de vie, faire des profits pyramidaux sur le dos des moins avertis. Plus aucun homme ne doit être capable de subsister, ni même de se nourrir,   par lui-même, encore moins  sans la bénédiction de l’industrie mondiale. La face la moins attrayante de la mondialisation des sociétés,  c'est une globalisation du monde   fragmentée en  parts  de marché qui dessinent   celui de demain, bien plus que les frontières érigées au  passé. Une seule éthique : le profit.  Apparemment  une unique devise : l’étiquette aura toujours la primeur sur l’éthique.  Un cercle vicieux qui se nourrit des vices de formes, des pannes de systèmes  et des démolitions.  Une cellule de crises qui a enfermé notre époque dans un morbide paradoxe, celui qui nous fait concevoir notre perte comme notre plus sûr salut.

Peut-être n’avons-nous pas fait notre part correctement. Qui sait, avons-nous vraiment compris notre époque? 

Voici l’histoire que me raconte souvent Nouara à ce propos. Vous avez assez patienté, celles et ceux qui ont pris la peine de me lire jusqu’ici vont être, je l’espère récompensés. Sûrement qu’ils et elles savent déjà  qu’en Algérie, on vous fera toujours  un peu patienter avant de vous donner satisfaction. C’est encore une fois une question de nature…

Jadis, il y avait un homme très riche. Il avait bien réussi et s’apprêtait, au crépuscule de sa vie, à laisser un très important patrimoine à son fils unique. Celui-ci, peut-être un peu plus à l’abri des vicissitudes de la vie  que son père, ne paraissait pas aussi avisé que son géniteur, qui avait su partir de rien et finir fort prospère. Aussi, souvent, il prescrivait à son unique descendant :

_ «  Tu ne dois avoir à la bouche que le goût du miel (qui la3cel). A chaque fois que tu quitteras un endroit, tu devras laisser tes meubles et ta literie derrière toi (frechek). Tu  dois en acquérir de nouveaux  dans les environs  de ton nouveau campement. Ne lève jamais la main sur ta femme, à moins de l’avoir attachée ( tarbatha). »

 Le vieux monsieur meurt, son fils hérite…Pourtant, un an  à peine passé,  et le jeune homme est loin d’avoir fait aussi bien que son père. Il est ruiné. Il n’a plus rien à manger, perdu tous ses meubles et sa tente ; sa femme l’a quitté avant même qu’il n’ait pu lui faire un enfant.

Un jour de misère comme tant d’autres, il rencontre un vieil ami de son père qui, étonné par tant de frugalité, ne pu  s’empêcher de  demander à ce pauvre infortuné comment il en était arrivé là, lui le fils de son père, un homme si riche et avisé de son vivant ! Il ne devait pas avoir respecté les conseils de cet homme si réputé pour sa juste clairvoyance…

_ « J’ai pourtant fait comme a dit mon père. J’ai mangé du miel tous les jours. J’ai acheté une nouvelle tente, des matelas neufs, tout mon mobilier à chaque nouveau campement. Un jour, je  que me suis   violement disputé avec ma  jeune épouse, comme a dit papa, je l’ai attachée à moi avant de la ruer de coups. Résultat: elle m’a pris pour un fou et ma quitté ;  tout ce miel m’a ruiné et encore plus mes nombreux déménagements ! Quel imbécile j’ai été de respecter à la lettre toutes ces prescriptions ! » Puis, de les répéter à son interlocuteur, exactement avec les mots de son père. 

_ « Pardonnes moi mon fils, ne te vexes pas, mais oui, effectivement tu es un imbécile. Pas pour les raisons que tu penses, mais pour ton manque de discernement. Les conseils de ton père, je les ai personnellement appliqués,  et ils ont fait ma fortune.  Je vais t’avouer une chose, c’est lui qui m’a fait promettre de venir te trouver, un an après sa mort   pour voir si tu avais bien compris ses messages.  Que dire, ya hmar, espèce d’âne …Tu n’a rien compris :

Le goût du miel, ne veux pas dire le miel. Ton père te disait de toujours manger avec plaisir, même les repas les plus frugaux, de ne jamais faire le difficile ou te gaver par luxe. Le miel est hors de prix, et c’est mauvais d’en abuser, même pour la santé. L’imagination et la bonne volonté eux n’ont pas de prix car ils ne coûtent que de l’esprit et de la sagesse!

Changer de literie, de maison, à chaque voyage ? Oui, si tu sais construire et t’équiper avec les moyens de ton environnement… Pas  besoin de construire en solide,  certains buissons, bien travaillés peuvent même  faire de très bon lits et toits de fortune.Utilises le fumier de ton betail pour faire ton gourbi, mélangé a de la faille, tu en fera une matière très solide et isolante.Le coût? Juste un peu d'ingéniosité. 

En ce qui concerne ta jeune épouse, déjà, tu as eu tort de la frapper, c’est indigne d’un homme juste et capable de se faire respecter,   non par la peur qu’il suscite à sa femme , mais l’amour qu’il lui inspire. De plus, ton paternel te conseillait de l’attacher à toi , par les sentiments, avec des enfants, non au sens propre. Car une mère algérienne réfléchit toujours  à deux fois avant d’enlever un père à ses enfants…Retournes voir ta femme, restes fier, mais fais lui comprendre que tu as eu tort…Fais lui de beaux enfants…Sois  toujours sobre dans tes choix et généreux dans tes entreprises. Apprends à te satisfaire des choses simples, mais, en bien des points  nécessaires au bien-être ; le plus souvent, la nature te les donneras  sans que tu n’ai  besoin de verser un  seul centime. Il suffit de l’observer… »

Cette fois-ci, notre fils prodigue retient bien les leçons et,  quelques années plus tard, le vieil ami de son père est invité à la circoncision de son premier fils. Il a repris en main ses affaires, sa vie, fondé une famille…

La morale de l’histoire ? Disons que pour moi, c’est que le meilleur enseignement ne pourra jamais  pallier au pire des aveuglements. Ce n’est pas la qualité du maitre qu’il faut regarder, mais la valeur de l’élève.  Pour Nouara, cela veut dire que notre génération est semblable à ce fils sans cervelle qui a cru que l’on pouvait perdurer en consommant sans limite et qui n’a pas su comprendre la subtilité de la philosophie des anciens …Et pour  vous ?



Retour à l'accueil

Partager cet article

Repost 0

À propos

Karim Tedjani

Karim Tedjani est un blogeur indépendant très concerné par les questions de l'environnement ainsi que de l'écologie en Algérie... Depuis 2009 , il sillonne autant le web que son vaste pays d'origine; afin de témoigner, d'apprendre, mais aussi de militer...
Voir le profil de Karim Tedjani sur le portail Overblog

Commenter cet article