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Nouara Algérie.com

Ecologie, environnement, nature, économie verte et développement durable en Algérie

"Comment le tourisme met le monde en réseaux ?" par Yann Calbérac

 1er octobre 2005





Nous sommes tous touristes ; nous avons donc tous quelque chose à dire et à apprendre aux autres sur le tourisme...

C’est sur ce principe un peu contestable que repose le café géo proposé par Nacima Baron Yelles, maître de conférence à l’Université de Marne-la-Vallée, qui s’est contentée d’orchestrer le débat suscité par sa brève introduction, trop courte pour être réellement convaincante. Si le public du FIG n’est plus considéré comme un simple figurant passif (dans l’ensemble, la cinquantaine de personnes assemblées au Billard’s Club ce soir-là a semblé plutôt satisfaite de cette liberté d’intervention et de ton qui rompt avec tout cadre académique comme en témoignent les échanges nourris et animés), le principe n’en reste pas moins contestable car n’est pas géographe qui veut : l’expérience vécue ne permet pas de généraliser les observations et de construire des savoirs sur le tourisme dont la dimension réticulaire (pourtant à l’honneur cette année à St-Dié) a très vite été oubliée. Les analyses approfondies ont été absentes au profit d’anecdotes difficilement exploitables et véhiculant des stéréotypes dont le tourisme a déjà trop l’habitude. Ce compte rendu, forcément limité, fait la synthèse du débat dont il essaie de retracer les grandes lignes. La question « comment le tourisme met le monde en réseaux ? » reste quant à elle sans réponse...

Flux et lieux

Pour lancer la réflexion, Nacima Baron Yelles invite à réfléchir aux liens entre le tourisme et l’espace. Les espaces peuvent en effet être structurés en profondeur par le tourisme, mais il est bien difficile de passer du lieu au réseau. Les travaux de l’équipe MIT (Tourismes 1 : Lieux communs et Tourismes 2 : Moments de lieux) ont ainsi montré que l’invention du tourisme consistait en effet à créer un type nouveau de relation à un espace. Se sont ainsi dessinés des lieux touristiques qui fonctionnent selon différentes échelles ; ce sont les rapports entretenus entre ces lieux qui prennent la forme de réseaux. On peut ainsi aborder l’espace sous différents angles : en travaillant à l’échelle locale, on peut par exemple étudier le fonctionnement d’un lieu touristique. A une échelle plus petite, on peut étudier les relations qu’ils entretiennent entre eux.

Le premier temps d’échange sert à clarifier les définitions et à souligner la difficulté méthodologique pour isoler le fait touristique. Ainsi, un touriste est un individu qui passe une nuit hors de chez lui : cette définition ne fait pas la différence entre ceux qui voyagent pour des raisons professionnelles ou ludiques. Plus largement, le débat révèle l’évolution en profondeur du fait touristique : la mondialisation récente de l’économie touristique entraîne des restructurations en profondeur de l’organisation des espaces touristiques à l’échelle mondiale telle que l’étudie l’Organisation Mondiale du Tourisme (OMT). Les statistiques qu’elle produit permettent d’isoler les grandes aires touristiques mondiales : l’Europe arrive actuellement en tête des destinations touristiques avec 283 millions de touristes en 2002, suivie par l’Amérique et l’Asie Pacifique, mais cette région, avec l’ouverture de la Chine, devrait devenir la première destination touristique mondiale à l’horizon des années 2020. Toutefois, cette géographie mondiale du tourisme ne doit pas occulter comme le rappelle un participant que faire du tourisme, en France, c’est essentiellement rentrer chez soi, visiter sa famille ou ses amis. En matière touristique, la difficulté vient aussi de la nécessité de croiser les échelles d’observation et d’analyse.

Cela pose la question de la répartition des flux et de la capacité de charge des espaces touristiques. L’aménagement est ainsi convoqué, au même titre que la gestion de l’environnement. En effet, on dénonce souvent les impacts négatifs du tourisme, comme la surfréquentation ou la dégradation de l’environnement. Quelques exemples sont avancés comme les littoraux urbanisés de la Côte d’Azur. Des réflexions sont menés comme dans certaines stations (un intervenant donne l’exemple de Rimini en Italie) pour redéployer le tourisme sur les arrière-pays et le désaisonnaliser. La question de la répartition des flux paraît centrale pour atténuer les effets négatifs : à Paris, les flux touristiques sont également répartis tout au long de l’année alors que sur la Côte d’Azur il sont concentrés sur les seuls mois d’été. Un participant rappelle les embouteillages qu’ont causé les premiers congés en Chine, à l’origine d’une massification sans précédent du tourisme : il faut de l’expérience pour apprendre à faire du tourisme. Cela traduit surtout une place différente du tourisme dans l’économie et dans l’organisation de l’espace en fonction des lieux.

L’altérité

Nacima Baron Yelles reprend la parole pour conclure cette première salve d’échanges : elle rappelle que le tourisme s’indure et se lit dans l’espace ; il se cristallise dans quelques symboles qui rappellent la forte dimension culturelle et historique du tourisme. Elle revient sur la difficulté méthodologique de l’évaluation des impacts du tourisme. Elle reprend enfin les mots d’une participante (« on dit j’ai fait le Népal mais j’ai été à Cannes ») pour poser la question du vocabulaire et de la rencontre de l’altérité : le tourisme repose-t-il encore sur la découverte de l’altérité sous toutes ses formes ?

Les participants dans leur grande majorité soulignent la pauvreté des échanges que cherchent les touristes qui vont au bout du monde pour soi-disant découvrir une nouvelle culture, mais souhaitent manger des croissants bien français à leur réveil ! Quelques stéréotypes de ce style sur les touristes fusent. Très vite apparaît la distinction entre deux types différents de touristes qui ne se rencontrent pas forcément : d’un côté, ceux qui cherchent le contact et l’échange (qui semblent majoritaires dans l’assistance ce soir-là) et de l’autre ceux qui cherchent avant tout le confort et la détente sans trop se soucier de l’environnement d’accueil. Un participant approfondit cette typologie des touristes : ceux qui font des affaires, ceux qui cherchent la détente et ceux qui cherchent à rencontrer les populations locales. Cette typologie est poreuse et la frontière est proche entre le tourisme et le néocolonialisme. Dans le public, les réactions sont immédiates : on peut à la fois chercher la détente sans vouloir faire du néocolonialisme et chercher au contraire à comprendre les sociétés locales. Une participante qui a dirigé une agence de voyage rappelle à quel point les tours organisés sont faussés et réducteurs : la réalité locale est modifiée en profondeur pour répondre aux goûts des touristes de plus en plus exigeants ; on vend une fausse réalité qui entraîne une folklorisation des modes de vie locaux. Il est ensuite longuement débattu du voyage organisé par les Cafés géographiques en Ouzbékistan : les participants ont certes recherché la détente et le dépaysement, mais grâce aux commentaires avisés de Pierre Gentelle, fin connaisseurs du pays, ils ont cherché à s’approcher au plus près de la réalité de l’Ouzbékistan d’hier et d’aujourd’hui.

Une question de vocabulaire apparaît : tourisme a des connotations péjoratives et bien souvent on lui préfère le terme de voyage, qui fait plus chic. Dans la salle, les participants se considèrent plutôt comme des voyageurs (donc intéressés par la découverte de l’autre sous toutes ses formes) plutôt que de simples touristes. Cela correspond surtout à une stricte hiérarchie sociale : le « tourisme de masse » est destiné aux classes moyennes alors que le « voyage haut de gamme » est réservé aux populations les plus riches. Les voyagistes ont bien compris cette différence et répondent au mieux à l’individualisation croissante de la demande. De plus en plus, on cherche à se démarquer de l’image du groupe qui rapproche le voyage du tourisme comme le confie ce participant qui s’est rendu lui aussi en Ouzbékistan, mais seul, sans recourir aux services d’une agence de voyage. Cette dimension éthique du tourisme suscite aussi à son tour beaucoup de réactions : un participant évoque le malaise à être touriste à l’étranger.

Nacima Baron Yelles reprend la parole et propose une synthèse. Elle souligne la forte segmentation du marché touristique : l’offre doit correspondre à la diversité des profils sociologiques des touristes et à leurs attentes. Elle regrette également le comportement de certains touristes à l’origine d’un certain malaise et d’une mauvaise conscience. Contre cet effet négatif du tourisme, elle prône une nécessaire éducation pour permettre de s’ouvrir à l’altérité.

Les impacts du tourisme

Le débat sur l’altérité reprend dans la salle. Une habitante du sud ouest, habituée à recevoir des touristes venus du Royaume-Uni ou des Pays-Bas, se considère comme une Ouzbek chez elle ! Pour elle, ces touristes sont une aubaine dans la mesure où ils consomment et alimentent l’économie locale ; pourtant, les contraintes sont aussi fortes et durables. Le prix de l’immobilier s’envole et les habitants locaux ne peuvent plus suivre la flambée des prix. Cela pose la question des retombées et des effets à moyen et long terme du tourisme. Un autre intervenant poursuit en citant l’exemple de l’Egypte où les populations refusent de quitter certains sites touristiques, en dépit de leurs mauvaises conditions de vie, car ce qu’ils tirent du tourisme est bien supérieur à ce qu’ils pourraient obtenir en ville.

La question des retombées du tourisme pose le problème du budget, bien difficile à évaluer et qui est très différent selon les touristes. Ainsi, un Américain dépense en Europe deux fois plus qu’un Européen, ce qui peut s’expliquer autant par des différences économiques, culturelles entre les deux rives de l’Atlantique que par le côté exceptionnel (donc rare) du voyage en Europe que s’offre un Américain. Aujourd’hui, l’offre touristique s’adapte à tous les budgets au point qu’il est presque devenu un produit de consommation courante. D’autres formes de tourisme sont envisagées, comme les échanges d’appartements qui ont déjà conquis 200 000 Français et près d’un million d’anglais. Il faudrait mener des recherches plus précises sur ce point précis pour élucider les motivations à l’œuvre dans ce type nouveau de villégiature.

Les risques

Dernier thème abordé : les risques liés au tourisme. Le monde actuel est caractérisé par la recherche du risque zéro : les actes terroristes ou les catastrophes d’origine naturelle (comme le tsunami du 26 décembre 2004) renforcent la vulnérabilité d’un tourisme dont on pourrait se demander s’il est toujours aussi triomphant. Le tourisme relève avant tout de la communication et il est bien difficile de mesurer les impacts à long terme des catastrophes sur le tourisme. En dépit du tremblement de terre de la fin du XVIIIe siècle, les touristes continuent de fréquenter Lisbonne ! La spécificité du tourisme d’aujourd’hui est sa massification et, dans le même temps, son caractère très fragile.

C’est sur cette conclusion (provisoire car le débat aurait pu continuer encore une bonne partie de la nuit) que se séparent les festivalier, touristes au sens propre dans les Vosges.

Pour aller plus loin :
-  Florence Deprest, Enquête sur le tourisme de masse, Belin, Collection Mappemonde, 1997, 207 pages
-  Equipe MIT, Tourismes 1 : Lieux communs, Belin, Collection Mappemonde, 2002, 320 pages
-  Equipe MIT, Tourismes 2 : Moments de lieux, Belin, Collection Mappemonde, 2005, 349 pages

Compte rendu : Yann Calbérac


Suite à la mise en ligne de ce compte rendu, Mme Nacima Baron Yellès a exigé la publication d’un droit de réponse que nous reproduisons intégralement :

Ce café géographique a été conçu et animé par deux personnes et non une seule : Françoise DIETERICH et Nacima BARON YELLES.
Le titre du café géographique « Comment le tourisme met le monde en réseaux » a été retenu par le comité d’organisation du Festival de Saint Dié et a été soumis comme tel aux organisatrices.
L’affluence très importante du public à ce café géographique (plus de 150 personnes) a nécessité avant tout un travail d’animation et d’organisation des prises de parole. Cela a favorisé un débat vif, enlevé, et une diversité de présentations de points de vue de la part des participants autour d’un fil directeur... à cent lieues des discours académiques classiques sur le tourisme.

Nacima Baron Yelles

URL pour citer cet article: http://www.cafe-geo.net/article.php3?id_article=740
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À propos

Karim Tedjani

Karim Tedjani est un blogeur indépendant très concerné par les questions de l'environnement ainsi que de l'écologie en Algérie... Depuis 2009 , il sillonne autant le web que son vaste pays d'origine; afin de témoigner, d'apprendre, mais aussi de militer...
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