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Nouara Algérie.com

Ecologie, environnement, nature, économie verte et développement durable en Algérie

Environnement en Algérie - « Remonter le temps… » Par Karim Tedjani.

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Je suis né deux fois.  D’autres diront que j’ai deux nationalités,  ou bien s’interrogerons sur la nature de ma double « identité nationale ». Pour moi, c’est simple : quelque soit le nombre de mes cartes nationales  ou bien encore de mes passeports,  bien que mon identité intellectuelle  est  incontestablement celle d’un parisien fier d’être un  citoyen du monde, je ne me sens par contre qu’une seule    et véritable nature  profonde : celle d’un Algérien.

Il n’y a dans cette évidence aucun reniement, aucun désaveu de ma part quant à  la place de ma  nation d’adoption  dans ma construction identitaire. Je suis aussi Français, au regard de mon état civil et de mon éducation.  C’est que, tout simplement,  si je suis   venu au monde à Paris, au début des années soixante dix, c'est   bel et bien  sorti du ventre de ma mère, une authentique  fille de l’Algérie. Aucune éducation  publique, aucun dépaysement, aussi loin de mon pays d’origine soit-il, ne pourront  m’éloigner de  cette Algérie, terre mère  de mes ancêtres,  qui m’habite bien plus que je ne l’ai habitée.

Ma deuxième naissance, à vrai dire,  elle s’est  justement produite  l’été où, en plein milieu des années quatre vingt, j’ai  découvert la  nature de mes origines. Tout d’abord celle d’une région, puis, à force de partager le quotidien de ses habitants, celle  d’une culture que je portais naturellement  en moi, sans   jusque là  vraiment le savoir. Depuis ma première bouffée d’oxygène   "volée " à ce bas monde,  cette nature  des douaris de l’Est algérien a toujours été  présente en moi.

 C’est , durant les grandes vacances de l’été 1984, que je fis  la découverte de la ferme  où vivait,  le plus  simplement du monde,    ma grande tante Nouara,  accompagnée de  son époux, le noble Chaïb EL Haidi Latréche. Ils  y avait aussi leurs treize enfants, avec qui j’allais également  apprendre maintes astuces et  manières utiles  pour vivre en  parfaite harmonie avec mon environnement.          

 

A cette époque, comme je m’en souviens encore, Guerbes était un paradis naturel  qui combinait à la perfection tous  les charmes de la méditerranée.

D’abord celui d’une mosaïque en perpétuelle mutation   où se forment  des mares, des étangs, des  lacs et même des rivières  plus où moins éphémères.  Ici le ciel, la terre et la mer n’ont jamais  parus  aussi   interdépendants. C’est   la  pluie tombée du ciel  qui aura, bien entendu,  toujours le dernier mot. Mais, de cette fatalité est née une Magie, presque endémique à ce « pays ».  La mer et la terre ont appris, par la force des choses, à s’entendre  pour   récolter le plus précieux   don du ciel à la vie sur Terre, après, bien entendu  le Soleil : de  l’eau.

Il suffit pour s’en rendre compte de se laisser subjuguer par la majesté de l’Oued El Kebir venu de loin   pour s’immiscer dans les vastes paysages de  plaines humides  de Messoua où les hordes de petits chevaux fougueux et sauvages , qui s’y étaient   installé en grand nombre, donnaient  alors au paysage  des faux semblants de  steppe Mongole. Comprenez  qu’il vient ici   mourir  en maints estuaires ;  pour  renaitre  dans la baie de Guerbes et,  s’abandonner à  l’irrésistible étreinte de la Mer.  Puis renaitre de ses gouttes, volées à l’horizon maritime par les rayons du  Soleil, foyer dans un ciel qui bientôt déversera une partie de  son  azur sur la Terre. Puis, elle confiera à nouveau au fleuve toute cette eau empruntée à la Mer.  Le temps d’un cycle, d’une énième transmutation, d’une des plus belle ronde la vie…

 

 

          Anes 0815

Que dire de la large  baie Guerbes  qui  étale, le long de la côte,  ses plages encore vierges? Et ses dunes  qui étaient , à cette  époque,  encore à la hauteur de leur  rôle écologique ? Celui  d'un rempart naturel   contre  les vagues de  baisers  salés , et donc mortels ,  que la mer envoie   de ses vents puissants sur les terres intérieures.

Les forêts de chênes  et de pins maritimes, les aulnaies, les oliviers sauvages trônaient, en ce temps là   au pied des monts Edough et Filfila, tels les maitres incontestés de la région. De véritables petites cours avaient vu le jour sous la gouvernance bienveillante et protectrice de ces nobles seigneurs, seuls  capables  d’empêcher le  sable marin d’anéantir  les frontières  invisibles qui doivent persister entre la mer et la terre. Les maquis de broussailles,  aux bouquets odorants mille et un  parfums délicats, le sol bariolé  par des colonies de fleurs apprêtés des plus belles couleurs de la nature , tout cela  laissait ici à la vie un  arrière goût de douceur de vivre . Certes , une nature sauvage , mais qui  imprégnait  tout ce qui la touchait, jusqu'à  la viande  et le lait des bétails    qu'elle dotait d'un  fumet muscé  si délicieux à ressentir. 

La musique de Guerbes a toujours  été ma plus grande inspiration en tant qu’artiste. Les oiseaux sont les indiscutables chefs de cet orchestre  à plein temps, de cris, de hululements, d’aboiements, de hennissements, de beuglements, de sifflements, de croassements en tous genres et espèces. Le rythme est partout dans cet environnement naturel, mais ce sont les mélodies, les chants  qui mènent  cette  danse  en l’hommage à une nature  toujours en variation entre deux thèmes.  J’ai ainsi appris à discerner les ponts invisibles  qui persistent entre tous  les mondes,  l’ensemble des systèmes; à entendre  la beauté des harmonies les plus improbables  tant ici, dans mon pays, les écosystèmes les plus extrêmes ont appris à se  rencontrer en parfaite  intelligence.  J’ai compris le grand intérêt d’être toujours prêt à se laisser surprendre par la vie…        

 

Cette capacité à discerner les correspondances entre chaque parcelle  de vie, de ce qui n’est, en fait,  qu’un seul  Tout universel, cette vision   m’a été transmise dans ce douar qui,  quand j’étais  gamin, me paraissait être avant tout  le théâtre idéal pour m’amuser et m’évader de ma routine parisienne. Avec le recul, je me suis rendu compte  que  c’était une véritable initiation  dans laquelle je me suis investi depuis le  jour où j’ai décidé de revenir  ici.

Je ne pourrais vous raconter tout cela dans un simple billet qui, pardonnez moi, a pris une tournure  un peu trop personnelle et nostalgique…

J’aimerais simplement conclure en vous relatant une des plus belles leçons  que j’ai reçue au contact de ces  Algériens dont le naturel est en train, malheureusement, de disparaitre des valeurs de notre société algérienne  contemporaine.

C’est l’avertissement d’un homme qui a parcouru de long en large son pays, avant de se poser un jour à Guerbes. Né orphelin et pauvre, il a grandi dans un contexte de lutte révolutionnaire à laquelle il a apporté une contribution d’une rare valeur et sincérité : sa connaissance parfaite de la nature, ainsi que  de la sagesse des anciens. Parce qu’il a toujours respecté sa parole, son prochain et la nature dont il avait appris à tirer un juste profit, il était devenu un des hommes les plus riche et respecté de sa région. Lui qui dormait chaque nuit sur une simple peau de mouton, à la pleine lune ou bien dans sa petite chambre. Une cabane en bois et taules  de récupération  où une immense photo de Boumediene imprégnait de son  regard implacable toute  cette minuscule pièce meublée de bric-et de -brocs  récupérés sur les plages de la  baie , ou bien , encore, offerts  par les nombreux membres de la famille qui venaient des quatre coins du pays  passer l’été chez lui. 

 

 

             Zone Humide complexe Ben Azzouz. Tedjani K.8

Un jour,  que j’avais une fois de plus  l’immense privilège de  partager le   frugal diner de ce pourtant  riche  berger, mon grand oncle feu  El Haidi (Allah yarahmou)  me dit, comme pour conclure ce repas :

« Mon fils, tu es grand à présent, et  moi je suis vieux…

Je me souviens de la première fois où, gamin tu m’avais demandé si tu pouvais passer l’été chez moi. Tu ne parlais pas un mot d’Algérien. Et puis,  les étés sont passés, et à chaque fois tu es revenu parmi nous.  Tu as appris à vivre et parler  comme nous et, un jour, j’ai même fini par te confier mon troupeau. Tu as  également bien veillé sur mon cheval Messaoud  et tu as su dompter la meute de mes chiens pourtant si féroces avec les étrangers;    tu en as fait de vrais compagnons.  Et, tu vois, de nos jours,  rares sont les jeunes de la région,  et sûrement pas mes fils,  qui savent apprécier la valeur d’un  bon cheval et, encore moins,  celle  d’un chien fidèle.

Je me suis souvent amusé de te voir m’écouter et d’essayer de comprendre mes Ma3nas, toi le petit parisien qui me bombardait sans cesse de questions sur la nature et les traditions de notre pays.

Maintenant tu as grandi et moi  je suis  devenu vieux…

 Seul Allah peut  répondre à la question de savoir   si on se reverra un jour.  Car, qui sait quand tu reviendras la prochaine fois? Tu t’es déjà absenté dix ans sans donner de nouvelles et, qui peut te comprendre mieux que moi ?  A vingt ans, j'arpentais  déjà les routes en compagnie de ma femme et de mes enfants…Je me suis sédentarisé, mais je suis resté un nomade  dans l'âme tu sais…

Tu ne trouveras peut-être, à ton prochain retour,  que ma tombe et mon souvenir pour répondre à tes questions.  Mais, quoi qu’il en soit,  je suis content de ma vie, et encore plus de partir à ce moment de l'histoire de notre pays. Tu sais, je me fais du soucis pour ce lui,  pour  tous ces jeunes qui arrivent. Ils ont oubliés la valeur de la parole, ils ne parlent plus que sans retenir leurs mots. Ils causent pour ne rien dire, pas pour tenir leur parole.

Tu vois, de mon temps, on jugeait un homme à  celle-ci . La tenue de sa moustache, le flamboyant de sa selle et la carrure de sa monture, la facture et l’entretien de son sabre, tout cela avait une influence sur votre réputation, au fond, ce n’était que des apparences…Seule la parole d’un homme honnête comptait.

Aujourd’hui, quand je remonte à la main  chaque matin ma vieille montre de veston, je vois bien que mes enfants se moquent de moi. Ils se demandent pourquoi se tracasser la tête à remonter sa montre à une époque où  elles sont électroniques et  quelles  fonctionnent avec des piles. Des montres que l’on exhibe à son poignet, comme un bijou  que l’on peut admirer à tout moment. Alors que nous, de mon temps,  on les gardait bien à l’abri dans nos poches tant elles étaient précieuses et on ne souciait du temps que lorsque le soleil ne pouvait nous en donner un décompte assez précis.

Cette génération de montre en plastique, ne semble pas comprendre le plaisir de  remonter  soi même le temps . Ce geste quotidien me rappelle que je dois respecter une certaine discipline pour survivre et prospérer. Je suis responsable de centaines d’animaux et je possède plus de vingt hectares de terre; j’ai un tracteur, une voiture bâchée, j’ai élevé treize enfants à qui je vais léguer une grande richesse. C’est grâce à cette discipline que j’en suis arrivé là. Voilà ce que me rappelle ma montre chaque matin  quand  je la remonte avant qu’elle ne s’arrête…

Moi, ces montres  jouets que je vois partout au poignet des gens à présents, ils me donnent envie de  te donner un bon conseil.

Quand tu manges quelque chose, demandes-toi de qui elle provient. Et tu sauras dans quelle condition elle a été produite. Parce que les gens responsables, cela ne va pas courir les rues bien longtemps dans ton monde de  fainéants irresponsables. Quand tu mangeras de la viande, demande toi toujours ce qu’elle a d’abord mangé et quelle est la nature des hommes qui l’ont nourrie. Le secret c’est que plus la bête peut varier son régime alimentaire, plus elle choisit son alimentation, meilleure  au goût est sa viande , et  encore plus pour la santé.  C’est pour cela que j’ai toujours dit que celle des chèvres, de même que leur lait,  sont les meilleurs dans la région. c'est bêtes là, elle mangent  de tout et sont adaptées pour aller chercher une nourriture impossible à atteindre pour les vaches, et encore plus les moutons. Mais attention, il faut être responsable, les troupeaux de chèvres peuvent causer de redoutables dégâts  à la couverture végétale, si on les laisse trop faire. Il y a un juste milieu à trouver  pour que cette tendance reste bénéfique à nos forêts.

Dans ton monde, on ne se soucie plus de savoir cela .Ce qui compte, de vos jours, c’est faire de l’argent.  Pas de faire de bonnes choses.

Moi je suis devenu riche, c’est vrai, mais je suis resté simple, et je me suis enrichi pour vivre mes deux passions : la terre et le troupeau. J’ai bien soigné mes bêtes, je n’ai pas endommagé la nature sans la réparer.  

J’ai compris qu’il faut  laisser la nature faire sa part et  toujours , dans mes récoltes,   celle  qui revient  natruellement aux sangliers, aux chacals, aux oiseaux et  tous les autres animaux  sauvages qui partagent  avec moi  leurs territoires.  Donne peu et tu recevras beaucoup Donne ce qu’il faut et tu auras tout pour être heureux  mon fils N’oublies jamais cela… Respectes la vie des autres  et on te respectera vraiment pour ce que tu es, par pour ce que tu as… »

                  Désertification de Guerbes Sandhadja 3

 

Effectivement, ce fut la dernière fois que je pu entendre ses paroles si sages et prophétiques. Nous étions vers le milieu des années quatre vingt dix,  en pleine décennie noire. Quelques années après,  il allait mourir dans des conditions qui méritent un chapitre à  elles seules  tout . Et moi je ne reviendrais pas avant 2009, date où mon retour à Guerbes à  complétement bouleversé ma vie…

Ce qui m’a le plus  frappé dans ces dernières prescriptions d’un père spirituel à son fils d’adoption , qu'il savait au fond parti pour ne pas revenir avant un bout de temps, c’est qu’une fois de plus cet homme était allé à l’essentiel. Il m’avait donné un conseil que je pouvais appliquer à tout et n’importe quoi ; c’est cela un des secret de la nature Algérienne ; cette intelligence  instinctive d’adaptation. Ainsi, quand je suis revenu, cet été là , à Paris, j’appris dans la presse que j’avais pendant des années  mangé des animaux nourris avec leurs  propres pairs et que cela avait engendré un maladie « folle » chez les bestiaux…Alors me suis souvenu de ce que avait voulu me faire comprendre ce grand maître de la vie…

J’ai compris, alors,  quelle époque inquiétante  s’annonçait pour le Monde et l’Algérie…Parce que partout dans le monde, la nature humaine a été polluée  autant que la nature de notre si belle planète par les mêmes mauvais esprits. 

En 2013, après avoir parcouru une bonne partie de la zone tellienne du pays, à la recherche de cette nature matérielle et immatérielle  commune entre tous les Algériens de ce pays, je mesure encore la chance que j’ai eu d’avoir été initié dans mon enfance à cette philosophe empirique de la vie.

Aujourd’hui, Guerbes  n’est plus aussi flamboyant de sa nature et, les anciens se meurent à petit feu; tandis que leur message s’étiole à mesure qu'ils nous quittent. Pendant que les jeunes s’agglutinent à présent  dans les forêts environnantes pour se bourrer la gueule avec de la bière qui n’en a que le nom.

Les enfants d’El Haidi  sont, malgré un héritage matériel conséquent, devenus pauvres en à peine deux ans après la disparition de leur père.  Sûrement parce qu’ils n’ont pas saisi la valeur du lègue spirituel en leur possession.  Ils les avaient pourtant prévenu: « avec votre état d’esprit, tout ce que j’ai construit en une vie disparaitra en quelques années de votre cupide et  stupide existence…Vous verrez..." 

Nouara, jadis réputée pour sa science des remèdes à base de  plantes médicinales,  est devenue, sous l’influence de ce nouveau  monde qui l’entoure, accroc aux calmants et ne  jure plus  à présent que par eux… Pour moi c’est tout un symbole, celui  de la dégénérescence  de notre nature algérienne.

Beaucoup d’animaux  sauvages que j’ai connu  dans mon enfance ont disparu ou se font plus rares. Le désert s’installe sous l’influence maléfique  des nouveaux barons de la pastèque …Comme il est loin le temps  d'El Haidi , pas dans le temps, mais dans le coeur des gens...

Mais Nouara est encore en vie, et elle continue à me raconter sa vie durant nos interminables veillées, et à présent,  son prénom est devenu un symbole,  pour de nombreux amoureux  de la nature algérienne.  La  région reste d’une grande beauté et, qui sait, avec de la bonne volonté et beaucoup d'efforts,  peut encore espérer  devenir  un jour le  haut lieu du développement durable en Algérie que je lui ai toujours souhaité d'être  , ne  serait-ce que pour avoir les moyens de la protéger.

Oui, je gardes encore espoir. Je le garderais d'ailleurs  jusqu’à mon dernier souffle ;  et pour Guerbes et pour l’Algérie, et je l'espère,  pour le reste du Monde.  Car, durant mes voyages à travers l'Algérie,  j’ai rencontré tant de gens qui portent  toujours en eux le message  de ces millions de El Haidi  Latrèche qui ont fait la vraie histoire de notre pays.C'est  d'ailleurs à eux, ainsi qu'aux anciens que je dédie ce récit...

                Zone Humide Fleuve El Kebir .Tedjani K.

 

Photos prises par Karim Tedjani entre 2009 et 2013...

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À propos

Karim Tedjani

Karim Tedjani est un blogeur indépendant très concerné par les questions de l'environnement ainsi que de l'écologie en Algérie... Depuis 2009 , il sillonne autant le web que son vaste pays d'origine; afin de témoigner, d'apprendre, mais aussi de militer...
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