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Nouara Algérie.com

Ecologie, environnement, nature, économie verte et développement durable en Algérie

"Heureux les cigales, les oiseaux et les enfants" par Meziane Ourade (Liberté :archive 2005)


Une vie  autour du Barrage de Taksebt

(Liberté : 08 - 08 - 2005)

Ici, à moins d'une dizaine de kilomètres au sud-est de Tizi Ouzou, les hommes ont eu la géniale idée de prêter main-forte à Dieu pour donner naissance à un petit paradis. En attendant que l'eau du barrage parvienne aux robinets d'Alger et d'ailleurs, les gens d'Alger y vont. Ils en ont fait un lac. Le lieu de toutes les jouissances. Du rire. Au cœur d'une nature encore vierge, ils vont à la recherche de cette paix qui leur a tant manqué.
ette fois, j'ai plongé au cœur de la vie. De l'eau. Par millions de mètres cubes. J'ai plongé dans les yeux de dizaines d'enfants rieurs. Heureux. Sur la route des Ouadhias, de Béni Yenni, des Ouacifs ou de Tassaft, un lac est sorti de terre. Un petit paradis.
Sur l'autre versant, les routes vont vers Larbaâ Nath Irathen, Aïn El-Hammam et quelques villages qui comptent : Ath F'rah, Adeni et Azzouza. Tous les chemins mènent vers Abane Ramdane. C'est ici que résident toutes les colères. C'est ici qu'est venu élire domicile le renouveau. La beauté. Encaissé entre un tissu d'essences rares, le barrage de Taksebt (Takseft en kabyle) est advenu. Telle une dernière touche de peinture.
Le petit caprice d'un maître. Kateb Yacine aurait joui ! Ici, les chemins montent. Parfois, comme le destin, ils descendent pour converger vers les talwegs. Les ravins aussi y mènent. Les galets qui tapissent le lit de l'oued se souviennent des enfances morveuses et miséreuses. Des exécutions commises par des Français égarés dans une guerre qu'ils n'ont jamais souhaité faire. Du sang se diluait dans l'eau en ce lieu.
Aujourd'hui, c'est devenu un espace d'espoir où les vies futures viennent barboter. Là, les yeux des enfants viennent se miroiter et imaginer l'avenir…
Idir et Tarik viennent de Paris. Kamilia et Salah descendent des Ouadhias. Ils se sont donné rendez-vous dans le nodal : au creux de la buée et du végétal. Des têtards et des bébés grenouilles sautillent. Ça émerveille les enfants. Les ancêtres veillent de là-haut. Les morts sont là pour protéger les vivants. Les cerisiers aussi… Et que dire des oliviers ! Laissons parler les artistes : “Les peupliers sont témoins.” Cherif Hamani, grand chanteur devant l'éternel, aime les peupliers, s'extasie : “Il a apporté beaucoup, beaucoup à cette région, c'est une richesse.” Chérif parle du barrage de Taksebt, il est heureux : “Avant, tout était sec. Maintenant, il y a des poissons, de l'humidité, quelques suicides… La route nationale 30 longe la rivière Takhoukht, qu'on appelle, par ailleurs et quelquefois, Assif T'hamamth ou Oued Aïssi.”
Djaâfar Aït Menguellet, le fils de l'autre, donc du plus grand, parle de l'eau qui est couchée en contrebas de son village : “C'est un plaisir, ce barrage. Maintenant, on voit ici des pêcheurs, un micro-climat est né. On a implanté sur ce lac des canards. Les Kabyles les ont mangés ! Il y a quelques personnes que ce plan d'eau dérange. Je ne comprends pas comment un site pareil peut déranger quiconque.”
Ce matin, le soleil est de plomb, mais il s'avère impuissant devant tant de verdure et d'eau. Même la stridence du chant des cigales semble moins agressive en cet éden, où la main de l'homme s'est alliée à celle de Dieu pour façonner le beau.
Tamda la Sonade, en fait une retenue artisanale qui a donné naissance à une piscine naturelle, se trouve à “la lisière” de Taksebt. Un jour elle sera à son tour avalée par l'immense lac qu'est devenu le barrage. Un barrage qui a grandi à un rythme incroyable, engloutissant tout ce qui se trouvait sur les berges de la rivière qui lui a donné naissance : Deux ou trois relais de chasseurs, quelques bâtisses, une carrière, des champs d'oliviers, de figuiers, de grenadiers...

Des eucalyptus,
des lauriers roses, des genêts...
Toute une flore luxuriante qui bordait une route plus que centenaire. Sur le plan humain et social, il n'a cependant presque rien bouleversé. Les Kabyles étant hommes des crêtes, ils avaient peu de richesses qui traînaient en contrebas, sur le passage des eaux. Peu de terres exploitées et presque pas de bâti. Ceux qui ont perdu dans l'affaire, et c'est tant mieux, ce sont les pirates du sable et les ouvriers extracteurs qui venaient de très loin travailler pour des clopinettes et qui logeaient dans des “townships” en roseau, qui foisonnaient sur les berges de l'oued.
Bedad est fonctionnaire aux AE, il doit être en deuil, aujourd'hui, après le crapuleux assassinat de ses collègues Belaroussi et Belkadi. Le jour où nous l'avions rencontré, immergé dans l'eau cristalline de Taksebt, il était en extase : “J'aime le calme et l'invitation au rêve. Je préfère ce coin serein où la nature règne en maîtresse absolue aux plages algéroises, surpeuplées et trop sales. Je suis ici quasiment tous les weed-ends avec un seul programme : trempette et pique-nique.”
Haddouche qui l'accompagne est bijoutier à Ben Aknoun. Il possède une maison à Capritour (Béjaïa). Sa préférence va pourtant à cette guelta d'eau douce qu'il partage avec les alevins en route vers le barrage. Qui grandiront et se reproduiront avant de faire le bonheur de pêcheurs qui restent à inventer. Haddouche est émerveillé : “Ce barrage est un vrai miracle !” Etalé sur une chaise longue, sous les peupliers, il parle de paix, cette chose qui a tant manqué aux Algériens et qu'il a fini par trouver dans ces lieux, autrefois antre des terroristes.
Un gamin interpelle son fils : “Dis papa, c'est des mûres ça ?” Et oui, c'était des mûres. Des choses qu'il ne voyait jusque-là que dans les yaourts...
Le son d'un crapaud fuse. Encore un objet de curiosité. Des questions. Des rires.
Le barrage qui a “revalorisé” la rivière Takhoukht, selon le terme de ses “clients”, a enfanté des paysages fulgurants sur l'autre versant, donnant au chemin qui monte vers Fort National et Michelet un éclat incomparable. En faisant un panorama inouï. Et l'on se surprend à rêver de régates, de courses de planches à voile, de plongeurs, de pontons, de barques de pêcheurs, de paillotes, de restaurants panoramiques...
Toute cette vie à construire n'a sans doute pas encore germé dans l'imagination des décideurs. La poésie s'accommode mal des impératifs économiques. La priorité aujourd'hui semble bien l'adduction, l'acheminement de toute cette richesse hydrique renouvelable vers Alger, Boumerdès, d'un côté, et Ouadhias, Boghni, Draâ El-Mizan, de l'autre.
Est-il certain que le développement n'est pas “pacsable” avec le rêve ? Un tel mariage, pourrait, pourtant, faire de cette région un fleuron du tourisme. Cette source de richesses et de vie tarie depuis des lustres.
Taksebt est un lieudit sur la route d'Adeni. Quelques maisons, une épicerie. Ahmed, son propriétaire, est formel : “Ce lac a changé notre vie. Il y a beaucoup de gens qui viennent y nager. Ils deviennent nécessairement nos clients. Les ventes d'eau et de limonade nous ont permis de démultiplier notre chiffre d'affaires”.
Derrière son épicerie se trouve une plage où on perd pied. Pas question pour un néophyte en natation d'y plonger un bout d'orteil. Le barrage a déjà “mangé” beaucoup d'hommes. Une famille entière a été décimée par ses eaux, il n'y a pas si longtemps. Ses eaux et surtout la boue qui en constitue le fond. Même un maître-nageur, qui y mettrait le pied, y resterait. Sur la plage périlleuse et normalement interdite à la baignade, une bande de jeunes venus faire la nique à l'enfer qui tombe du ciel, s'adonnent à un concours de plongeon. Tout à fait olympique ! On se demande, à les voir se livrer à ces folles cabrioles, comment l'Algérie n'a jamais produit un champion digne de ce nom en natation. Pas plus que dans d'autres sports d'ailleurs, à l'exception de l'athlétisme.

Ah ! la prospection,
la formation, le suivi...
Navrante Algérie qui ne sait faire que des promesses. Yahia veut faire des photos spontanées. ça râle dans le rang des jeunes : “Il faut d'abord nous demander notre avis”. “On veut juste immortaliser un plongeon.” Réponse inattendue : “Si vous payez !” Le bougon qui parle ainsi est employé chez Lavallin, l'entreprise canadienne qui va ramener l'eau jusqu'à... et qui, selon certaines sources, aurait bien fait avancer le chantier. Yahia figera finalement un magnifique plongeon avec un périlleux salto sur la puce de son numérique. Au moment où nous quittons les lieux, un nouveau groupe de jeunes, descendu des sommets, arrive. Ils vont nager jusqu'à la tombée de la nuit pour se jouer de l'ennui, oublier le chômage et l'impossible futur.
On passe un pont, on aperçoit une petite voie qui descend vers le plan d'eau, côté Béni Douala. Sous le pont, une cabane et des sièges de fortune. Un bar, un refuge où les cadres du coin viennent refaire le monde tous les soirs. Ici, réglementation rime avec science-fiction.
Qu'à cela ne tienne ! Cela aurait été tolérable si les dépositaires sauvages d'alcool, qui ont tenté et tentent encore de squatter les aplombs du lac, respectaient leur environnement et les règles d'hygiène les plus élémentaires. On est bien loin de l'idéal. En Corse, les paillotes sauvages ont poussé comme des champignons sur les rives de la Méditerranée. Le jour où on a brûlé celle de “Francis”, l'île est rentrée dans la tourmente. C'était un incendie politique. La paillote “Chez Francis” n'était pas un boui-boui. Au regard de ce qui se fait ici, elle avait l'allure d'un “5 étoiles” sur les hauteurs de Taksebt, les gens ont installé des containers en lieu et place de snacks, autant dire de bidonvilles. Comment blâmer ces jeunes, qui étaient chômeurs il y a si peu de temps, et qui tentent de gagner leur vie en enfreignant la loi. Ahssen, installé en contrebas de Taourirt-Moussa, sous Maâtoub, est le seul à avoir une autorisation d'exercer : “J'ai le droit de vendre des sandwichs et des boissons non alcoolisées.” Il flirte parfois avec le défendu. “Comment faire autrement ?”
Le barrage de Taksebt pourrait rivaliser avec le lac d'Annecy... Nous exagérons exprès.
Là-bas dès les beaux jours, et même aux plus mauvais d'ailleurs, le peuple se bouscule, trouve des havres, des couleurs à boire avec les yeux, des sourires et d'accueillants espaces.
Ira-t-on vers la création de cette planète ?
Loisirs rêvés par des millions d'Algériens plombés par deux années de décrépitude sociale et culturelle ? En attendant que l'avenir, à ce jour aphasique, se mette à parler, le présent délie la langue de Lounis, ex-maire de Larbaâ Nath-Irathen : “Ce barrage a apporté un microclimat qui a induit un plus d'humidité et donc de végétation : lentisques, fraises sauvages, aubépine, genêts, laurier, toutes herbes aromatiques, lavande… c'est la province en mieux ! Mais la nature pourra-t-elle prendre le pas sur la bêtise des hommes, les bars, les cimetières de canettes, les décharges publiques… ?”
Cherif Hamani poursuit : “Le changement n'est pas radical. Pas encore. Il est plutôt visuel. Le viaduc (nouveau) offre une vue imprenable sur l'ensemble du site. Beaucoup de gens s'y arrêtent. Hélas beaucoup aussi s'en jettent, se suicident”.
On descend toujours la côte abrupte qui mène vers les rives du barrage, avec nous une décharge d'immondices dégringole en cascade. On aboutit à une petite crique qui encaisse une mare créée par une des tentacules de Taksebt. Une famille, descendue d'un village appelé Adhrar Amellal (Ouadhias tribu), est là à se rafraîchir. Alain est de la tribu. C'est un binational, c'est la deuxième fois qu'il visite l'Algérie.
Commentaire du jeune Alain : “Ça me fait penser au Vietnam, avec les routes inondées et les ruines des maisons englouties qui, parfois, émergent à certains endroits. Il y a aussi cette chose étonnante : plein de bouteilles sous l'eau ! Il faudrait que cette dernière soit plus propre et plus froide.”
À quelques mètres sur la gauche d'Alain, un pêcheur, postier de son état, en tenue de “combat” est concentré sur sa ligne. On lui demande s'il est là pour tuer le temps ou le poisson. “Les deux camarades aurait-ils pu répondre”.
Dans sa besace, deux barbeaux de taille respectable frétillent encore. Il est formel : “Il n'y a pas beaucoup de variétés, mais du poisson il y en a dans ces eaux. Les familles peuvent s'en nourrir pour peu qu'elles apprennent à pêcher.”
Encore une tâche ardue : Allez apprendre à des montagnards d'aller chercher sous l'eau la pitance qu'ils trouvaient jusque-là sur la cime des arbres ! Makhlouf, cadre de l'Eriad à la retraite, est inquiet : “Sous l'eau, il n'y a pas que les bouteilles et la vase, il y a aussi des rochers, des troncs d'arbres, des débris de toutes sortes, voire des carcasses de voitures. Il me semble qu'il aurait été judicieux, je ne suis pas un spécialiste, de prévoir des retenues en amont pour éviter à ce que tout ce que charie l'oued n'atterrisse dans le barrage. À mon avis, avec tout ce qui s'y déverse, l'envasement est inéluctable. Tout serait, alors, à refaire.” Izem, l'éditeur, accompagne Rabah Asma, l'idole des jeunes et star des soirées d'été. Il a un mot : “Les gens qui ont conçu ce barrage sont des artistes. Pour y booster le tourisme, il faudrait que les terrains en hauteur s'adaptent. Que les infrastructures suivent”.
Voilà qui feraits'empourprer les écolos. Rabah Asma vient souvent à Tizi, mais il n'a jamais vu la merveille. On l'a invité à aller y pique-niquer un jour. “Je n'y manquerai pas, promet-il. On m'en a tant parlé. Toutes les couches de beau qui viennent s'ajouter à ce dont la nature a déjà doté la Kabylie sont les bienvenues”.
Faut-il investir les lieux et fonder une base de loisirs, ou serait-il, au contraire, plus intelligent de laisser la nature et les gens se retrouver, trouver une harmonie ? En général, c'es à la nature que revient le dernier mot.
Mais, l'homme étant un prédateur, il peut rapidement faire de la jouissance un calvaire. Il est urgent que l'Etat se mette à poser les yeux ailleurs que sur les champs de pétrole. Les oiseaux de Taksebt n'en seraient que plus gais.

Meziane Ourad


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À propos

Karim Tedjani

Karim Tedjani est un blogeur indépendant très concerné par les questions de l'environnement ainsi que de l'écologie en Algérie... Depuis 2009 , il sillonne autant le web que son vaste pays d'origine; afin de témoigner, d'apprendre, mais aussi de militer...
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