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Nouara Algérie.com

Ecologie, environnement, nature, économie verte et développement durable en Algérie

"Impact de l’environnement urbain sur la santé mentale de l’Algérien" Par Dr Foura-Bouchaïr Yasmina (

 

Lundi 4 février 2013

 



le 03.02.13 | 10h00

Cet article a pour objectif de démontrer les liens entre l’environnement urbain et la santé mentale des populations urbaines et notamment l’impact que peuvent avoir sur la santé mentale les conséquences des diverses politiques publiques de programmes de logements collectifs déployant leurs effets dans un environnement urbain défavorable. Des millions de logements ont été construits. Des millions sont projetés pour l’avenir. Ces derniers vont-ils être concrétisés avec les mêmes pratiques urbanistiques qui ont prévalu jusqu’alors, ou bien vont-ils faire l’objet d’une révision ou d’une réorientation des pratiques de l’aménagement urbain fondées sur les concepts de la durabilité ? Le déclin des quartiers d’habitats socio-collectifs (barres et tours) a commencé il y a déjà bien longtemps avec la démolition en 1972 de l’un des premiers grands ensembles d’habitations, vingt ans après sa réception en 1956.L’un des effets néfastes des habitations collectives, barres et tours, est l’impact d’un environnement dégradé sur la santé mentale de l’habitant.

 

L’ensemble d’habitations Pruitt-Igoe à Saint-Louis dans le Missouri aux USA, dont la conception répondait aux idéaux les plus avancés des CIAM(1) lui avait valu d’être récompensée en 1951 par l’«American institute of architects»(2). L’ensemble d’habitations était composé d’une série de «radieuses» barres de 14 étages, rationnellement construites, où on y trouvait «le soleil, l’espace et la verdure», les trois matériaux fondamentaux de l’urbanisme progressiste hygiéniste(3) et si l’on était à l’abri des véhicules, on ne l’était pas des malaises sociaux et les violences urbaines.

Malheureusement, un tel simplisme, dérivé des doctrines du rationalisme, du fonctionnalisme, de l’hygiénisme, du béhaviorisme et du pragmatisme va engendrer beaucoup de malaises sociaux tragiques et autres violences urbaines et s’avéra aussi irrationnel que ses propres théories.Pourquoi cet ensemble d’habitations du type collectif fut démoli 20 ans après sa construction ? Afin de comprendre ce qui s’est passé, beaucoup de recherches ont été entreprises aux Etats-Unis et ensuite en Europe sur les questions des malaises sociaux et les violences urbaines générés par l’environnement urbain et les risques d’affecter dangereusement la santé mentale de l’individu.

Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), il n’y a aucune définition «officielle» de la santé mentale. La santé mentale est définie selon les différentes cultures ou théories. Généralement cependant, la plupart des experts conviennent de dire que la santé mentale et la maladie mentale sont deux choses différentes. En d’autres termes, l’absence d’un trouble mental  identifié n’est pas nécessairement un indicateur de santé mentale.

Une étude américaine définit la «santé mentale» comme : «L’expression santé mentale recouvre un terme général qui évoque des affects émotionnels, une détresse psychologique, et des symptômes de dysfonctionnements mentaux modérés. Sa mesure recouvre : le nombre de visites chez le médecin pour problèmes psychologiques ou nerveux, des indicateurs standardisés tels que le ‘‘Langner 22’’ ou le ‘‘Cornell medical index’’ pour les Etats-Unis par exemple, des évaluations subjectives de ‘‘symptômes névrotiques’’ ou de ‘‘détresse psychologique’’, tels que maux de tête, insomnies, suées, maux d’intestins ou d’estomac, nervosité, dépression, sentiment d’accablement, perte d’appétit, prise de médicaments psychotropes (tranquillisants, somnifères, etc.)»(4)
Cette étude a démontré qu’il existe chez les individus habitant en ville en général ou des quartiers d’habitations populaires un dérèglement de l’activité cérébrale pouvant se manifester par des troubles anxieux et de l’humeur, c’est-à-dire une pathologie névrotique pouvant mener à la dépression, à l’hypertension et même au diabète.  

Lorsque l’habitat (habitation, logement, etc.) est de mauvaise qualité et se situant dans des environnements détériorés, ces situations provoquent des «malaises» sociaux pouvant mener à une détérioration de la santé psychologique des habitants. En effet, l’inadaptation dans un espace vécu standardisé et un environnement urbain hostile affectent la santé mentale dont la conséquence est une réaction de violences et des malaises sociaux où les conditions d’habitation contribuent à la détresse psychologique pouvant entraîner des maux invisibles, sournois et dangereux, pouvant avoir des conséquences sur le bien-être de l’individu. Ainsi, la santé mentale a un lien très fort avec l’habitat et son environnement.

Les ravages sociaux constatés et les malaises évidents de la vie dans ces grands ensembles de logements collectifs, de Pruitt-Igoe jusqu’aux grands ensembles français, vont faire l’objet d’un grand nombre de recherches (sociologiques, psychologiques, etc.) qui aboutiront à la conclusion de la nécessité d’une conception d’un habitat plus humain à partir du milieu des années 1970. Notre intention à travers cet écrit est de tenter de montrer que ce qui se passe dans nos ensembles d’habitations (et même en ville intra-muros) a été vécu déjà il y de cela quelques décennies dans de nombreuses communautés urbaines américaines et européennes où les grands ensembles avaient atteint une situation de dégradation sociale et psychologique avancée et devenus même extrêmement dangereux et difficilement accessibles à leurs habitants.

Aujourd’hui, la plupart des grands ensembles dans le monde anglo-saxon ont été démolis, sauf dans les ex-pays socialistes et en France, où certains sont démolis de temps à autre. Sauf qu’il faut préciser qu’en France, la plupart des grands ensembles sont encore debout, logeant les populations émigrées et défavorisées qui comme on le sait subissent les conséquences des effets néfastes d’un environnement urbain hostile.  

En Algérie, les grands ensembles d’habitations ont encore de beaux jours, passant de «cubes» des ZHUN (Zones d’habitations urbaines nouvelles décrétées en 1975) aux «Tours» asiatiques type AADL et autres «formules» remplissant les POS (Plans d’occupation des sols)(5). Les malaises dans nos ensembles d’habitations (cités, quartiers ou autres) recouvrent aussi un ensemble de maux et de troubles sociaux qui émergent, entraînant la dégradation et la déliquescence de la qualité de sa vie urbaine et qui affecte directement la «santé mentale» des habitants.

Ces malaises se manifestent dans des troubles psychologiques (stress, anxiété, angoisse, etc.) jusqu’à l’incivisme qui se reflète dans des rixes ordinaires ou dans des dégradations volontaires par des jeunes et une négligence et une indifférence des adultes qui n’ont plus aucun contrôle sur leur propre cadre de vie. Dans le cas de n’importe quel ensemble d’habitats collectifs en Algérie, l’impact de l’environnement urbain est source d’un grand nombre de troubles du comportement, tels qu’hostilité, l’anxiété, l’hyperactivité, des attitudes distraites, violences, agressivité, incivilités, vols, cambriolages, batailles rangées et dernièrement des émeutes sporadiques, que ce soit chez les adultes ou les jeunes des deux sexes. Même les enfants sont nombreux à présenter des comportements tels que crises de colère, destructions d’objets, énurésie, école buissonnière. En outre, il faut malheureusement ajouter la délinquance, le trafic et la consommation de drogue, la prostitution, et même une certaine forme de criminalité organisée.

Nous allons tenter dans ce qui suit de démontrer quelles sont les carences dans l’environnement construit de nos ensembles d’habitations pouvant provoquer un impact sur la santé mentale des habitants et, parmi tant d’autres, dont nous ne pouvons pas hélas citer dans cet article, faute d’espace tels que l’embouteillage, l’amoncellement des déchets de toutes sortes, le mobilier urbain saccagé, les transports en commun, les façades des habitations «défigurées», les risques urbains comme les inondations dues à l’imperméabilité des sols, etc(6).

Le logement en Algérie n’intègre aucunement les critères de durabilité. Le logement en Algérie ignore totalement la notion de confort acoustique ou thermique. Concernant le confort acoustique, aux bruits extérieurs il faut ajouter ceux des voisins occupant les logements mitoyens. Quant au confort thermique, il faut inévitablement un climatiseur pour atténuer la fournaise de l’été. Les imperfections et les malfaçons sur les façades et les ouvertures font du logement une véritable passoire créant infiltrations et déperditions que l’habitant veut combler coûte que coûte. Quant aux déperditions, c’est une source d’angoisse qui surgit en hiver causant des pertes et consommations d’énergie considérables.

Le logement est énergivore et heureusement que les prix du gaz et de l’électricité ne sont pas encore exorbitants. Il faut signaler aussi que peu de logements possèdent un système de ventilation adéquat. Par conséquent, une installation de chauffage défectueuse peut conduire inévitablement à un drame. Ces situations peuvent engendrer des déceptions intenses qui peuvent provoquer des comportements d’agressivité, d’incivilité et de repli sur soi parce que l’habitant est convaincu qu’il a été floué avec un logement qu’il doit réparer toute sa vie. Ce genre de frustration peut aussi engendrer des colères pouvant provoquer des actes de vandalisme dans l’espace extérieur.

Les logements de type F2, F3, etc. occupent généralement une surface très réduite, «une ration de logement»(7). En outre, le logement en Algérie est un produit étranger, qui ne convient pas aux modes de vie et aux modèles culturels de la famille algérienne. L’insuffisance d’espace dans des logements exigus rend l’appropriation de l’espace difficile et conflictuelle. La dégradation de la santé mentale de l’habitant peut être aussi la conséquence de l’inadaptation dans un habitat stéréotypé, normalisé, uniformisé.

Pourquoi, dans n’importe quel ensemble d’habitations collectifs nouvellement livré, les nouveaux habitants entreprennent aussitôt des transformations importantes financièrement au niveau du logement qui vont de l’obturation d’une ouverture sur la façade pour préserver l’intimité jusqu’à la démolition d’une cloison pour agrandir un espace, au détournement des fonctions dans les espaces du logement ? Ceci est une pratique qui est devenue courante chez les Algériens afin d’adapter leur logement à leur mode de vie et leur modèle culturel pour la simple raison que ces logements, généralement de type collectif et de grande hauteur, sont défavorables aux familles algériennes, dont les modèle culturels et les modes de vie sont à l’opposé de ceux de l’Occident ou de l’Asie du Sud-Est.

En effet, ces transformations s’opèrent très tôt, parfois même avant de s’installer dans le nouveau logement. Les traditions encore fortes de l’Algérien ont un effet de résistance contre la production d’un espace standardisé (logement-type, espace-type, besoin-type…) conçu dans l’urgence d’une part, et d’autre part, une modernisation hypocrite et une homogénéisation de la société algérienne qui avait déjà débuté avec la politique coloniale d’assimilation par le moyen de l’espace habité.

Cette inadaptation est vécue comme un stress de plus avec des effets négatifs au niveau comportemental dans ce sens où le citoyen n’a pas la possibilité d’agir directement sur la situation qu’il vit ou de la fuir.
Ceci nous amène à parler de l’entassement et de la surdensification dans le logement et dans le bâtiment ou à l’échelle de l’ensemble d’habitations engendrant une grande détresse psychologique. L’entassement dû à la surdensification est un handicap dans les logements collectifs, où il est démontré qu’il existe des relations entre le taux d’occupation des logements, le comportement agressif (et même violent) et de repli sur soi(8).

En outre, il a été aussi démontré que la densité, le sentiment d’entassement, ainsi que la promiscuité, que ce soit au niveau du logement ou de l’ensemble d’habitations, suscitent des perturbations physiologiques. En effet, cette situation révèle aussi que la tension artérielle et le rythme cardiaque (l’hypertension) ainsi que l’apparition de symptômes diabétiques et gastro-duodénaux étaient plus élevés dans des conditions de densité élevée et d’entassement. En outre, la densité et le sentiment d’entassement ont des effets négatifs sur les performances et les diverses tâches intellectuelles que ce soit des adultes ou des jeunes(9).

L’entassement et la surdensification est reflétée par le taux d’occupation par logement (TOL)(10). Il est reconnu que dans les logements offerts dans pratiquement tous les ensembles d’habitations, il est supérieur à la normale. D’où la détérioration des conditions d’habitat, avec une taille moyenne des ménages de six personnes. Le sentiment d’entassement et la promiscuité affectent fortement la vie sociale des habitants. Confrontés au manque d’espace, certains habitants adoptent des comportements agressifs à l’égard d’autrui (manque de politesse et de courtoisie), en évitant le contact avec les autres. Le repli sur soi et la difficulté de communiquer serait spécifique de situations où il y a beaucoup de monde et où le sentiment d’entassement est lié à la fréquence des relations sociales, alors que l’agressivité est constatée lorsqu’un grand nombre de personnes se partagent un espace réduit. Notons que chez les enfants scolarisés, l’entassement est la première cause de l’échec scolaire. 

Conclusion :

Bien que des millions de logements aient été construits en Algérie qui, incontestablement ont amélioré le niveau de vie des Algériens, l’espace vécu, aussi bien intérieur qu’extérieur, n’est pas vraiment synonyme de bien-être.   
Sur le plan de l’environnement bâti, il est incontestable de dire que tous les ensembles d’habitations construits depuis les ZHUN sont synonymes de «béton armé». Ce matériau est associé à des représentations de constructions urgentes, économiques, de mauvaise qualité, privilégiant le développement quantitatif aux dépens du qualitatif. Le béton armé est l’archétype du matériau des grands ensembles français des années 1950-60, pourtant remis en cause par la loi Guichard de 1974 en faveur du pavillonnaire (maison individuelle) et d’ensembles d’habitations plus humains (habitat intermédiaire).

Les images associées au béton suggèrent une impression d’enfermement, un effet de saturation et ont pour corollaire l’absence d’espaces verts, l’absence d’aires de jeux pour les enfants. Le béton est aussi associé au manque de relations interpersonnelles, au vide relationnel. A l’image d’un matériau froid, correspondant à l’image d’un contenu relationnel peu chaleureux où le végétal et quasi-inexistant. Paradoxalement, tous les ensembles d’habitations souffrent d’un manque notoire d’espaces verts (comparé au nombre d’habitants).

Serait-il une utopie en Algérie d’appliquer les nouvelles notions des quartiers durables dans des ensembles d’habitations collectifs, où nous ne remarquons aucune volonté de créer un équilibre entre le minéral (le béton généralement) et le végétal ?
La détresse psychologique de beaucoup d’Algériens qui affecte sa santé mentale provient de la résignation à habiter dans une «cage à poules» et dans un bâtiment collectif qu’il partage avec d’autres (voisins) et où l’habitant est soumis à vivre dans un environnement urbain source de stress et de mal-vivre.

La maison individuelle est une obsession pour l’Algérien. Le fait de ne pas posséder sa propre maison s’ajoute à la détresse psychologique de tous les jours. L’attrait de la maison individuelle est une réaction contre les grands ensembles d’habitations collectives, les cités et le logement collectif inadaptés aux modes de vie, aspirations et besoins réels de l’habitant. L’Algérien subit le logement collectif, il en est malade car il affecte sa santé mentale.

Références :
1) Congrès internationaux de l’architecture moderne tenus de 1928 à 1956 dont l’objectif était d’instituer l’architecture moderne en tant que style international.
2) Prestigieux Ordre des architectes américains.
3) Le Corbusier, Urbanisme, Crès, Paris, 1960, La charte d’Athènes, la ville contemporaine de trois millions d’habitants, etc.
4) Gary Evans, Nancy Wells, Annie Moch, Habitat et santé, Villes en parallèles, n° 28-29, 1999, p. 200.
5) Nous nous référons aux nombreuses analyses urbaines réalisées par nos étudiants de 2e année sous notre direction. Depuis le début des années 1980, des analyses urbaines sont conduites dans les différents quartiers de la ville de Constantine, particulièrement les ZHUN. Récemment, un grand nombre de travaux ont été menés sur la ville nouvelle Ali Mendjeli.
6) Il est utile de rappeler les inondations d’Alger en 2003, de Ghardaïa et autres villes plus récemment en Algérie.
7) Daniel Pinson, Architecture et modernité, Flammarion, Paris, 1996.
8) Gary Evans, Nancy Wells, Annie Moch, op.cit.
9) Gary Evans, Nancy Wells, Annie Moch, op.cit.
10) Même si le TOL a diminué de 7,2 à 5,53 entre 1998 et 2003, il reste élevé pour la surface d’un F3 qui est un peu plus de 60 m².

Dr Foura-Bouchaïr Yasmina : enseignants-chercheurs
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À propos

Karim Tedjani

Karim Tedjani est un blogeur indépendant très concerné par les questions de l'environnement ainsi que de l'écologie en Algérie... Depuis 2009 , il sillonne autant le web que son vaste pays d'origine; afin de témoigner, d'apprendre, mais aussi de militer...
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