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Nouara Algérie.com

Ecologie, environnement, nature, économie verte et développement durable en Algérie

"L'air conditionné est-il de droite? " Par Daniel Engber

Voici quelques semaines, une revue académique du nom deWeather, Climate and Society [temps, climat et société] a publié une étrange étude sur la manière dont les Américains percevaient le froid et la chaleur. Une équipe de chercheurs de l'Université de l'Oklahoma s'est tournée vers 8.000 adultes habitant aux quatre coins du pays pour leur demander à la fois qu'elles étaient leurs tendances politiques et leurs impressions sur la météo de leur région. Êtes-vous libéral ou conservateur?

Ces dernières années, les températures moyennes de votre lieu de résidence ont-elles monté, baissé, ou sont-elles restées les mêmes? Ils ont ensuite comparé les réponses aux véritables relevés des communes concernées. Les sensations météorologiques seraient-elles être influencées par les opinions politiques?

La perception des températures dépend aussi des orientations politiques

Oui, si on en croit les conclusions de cette étude. Tant et si bien que toutes les personnes interrogées n'avaient quasiment aucune idée de la réalité des températures. Qu'importe ce que les relevés météorologiques montraient pour une localité donnée (malgré la tendance générale, certains lieux se sont réchauffés et d'autres se sont refroidis), les conservateurs et les libéraux étaient, là aussi, divisés en deux camps. Pour les premiers, les températures baissaient ou restaient stationnaires, tandis que les seconds affirmaient qu'elles augmentaient. «Les véritables variations de températures ne sont qu'un très faible indicateur des perceptions subjectives», écrivent les chercheurs. (Chapeau à Ars Technica pour avoir trouvé cette étude).

Vos opinions personnelles semblent donc influer sur vos sensations atmosphériques. Si vous croyez au changement climatique et pensez que le monde se réchauffe, vous allez avoir davantage tendance à suer pendant vos promenades. Mais si vous estimez, au contraire, que tout cela n'est qu'affaire de scientifiques véreux et de conspirations climatiques, l'air vous semblera un petit peu plus frais. Dans tous les cas, cette étude laisse entendre que la sensation de froid et de chaleur dérive d'un «mélange complexe d'observations, d'idéologie et de connaissances culturelles».

On peut facilement comprendre comment de tels facteurs, répondant à des années et des années de données contradictoires, peuvent jouer sur les estimations météorologiques de chacun. Mais un autre mélange complexe d'idéologie et de culture influe sur notre perception du temps qu'il fait et sur notre choix d'y remédier ou non. Hier, j'ai passé en revue les arguments environnementaux s'opposant à la climatisation et la croyance voulant que l'hypothermie soit pire que la surchauffe. Mais d'autres préoccupations commencent à se faire entendre chez les snobinards de l'anti-clim'. Pour certains, l'air conditionné mettrait leur confort et leur santé en danger.

Des débats acharnés dès l'invention de la clim'

L'idée qu'un air vicié et recyclé puisse être nocif ou dangereux remonte aux premiers temps du refroidissement domestique. Selon l'historienne Marsha E. Ackermann, auteur de Cool Comfort: America's Romance With Air-Conditioning [fraîcheur et confort: l'histoire d'amour entre l'Amérique et l'air conditionné], l'invention du climatiseur fut à l'origine de débats acharnés parmi d'éminents spécialistes pour savoir s'il valait mieux laisser l'air circuler dans un bâtiment ou le rendre tout simplement hermétique aux éléments extérieurs. Un premier camp prit le parti de la ventilation, même en cas de températures caniculaires; pour l'autre, un air chaud et humide pouvait mettre votre santé en danger. (Et de fait, l'ancêtre du climatiseur moderne, inventé par un floridien du nom de John Gorrie, se fondait sur cette seconde théorie. Pour Goffer, son appareil allait permettre de combattre la malaria et la fièvre jaune).

Les marchands d'air conditionné n'ont pas chômé pour promouvoir l'idée d'une climatisation bénéfique pour notre santé et notre productivité et, à partir de 1945, le climatiseur est peu à peu devenu un accessoire standard des foyers américains. Mais les vendeurs de clim' ont aussi dû faire face à une croyance très répandue sur l'importance des courants d'air et sur les dangers du «choc thermique» –le fait de passer trop vite du froid au chaud– sur la santé. Certaines de ces angoisses se sont concrétisées avec l'apparition d'une forme nouvelle et mortelle de pneumonie, connue sous le nom de «maladie du légionnaire». A l'été 1976, quelques 4.000 membres de l'association des légionnaires de Pennsylvanie s'étaient rassemblés pour un congrès dans un hôtel très chic et très climatisé de Philadelphie, le Bellevue Stratford. Le mois suivant, plus de 180 militaires tombèrent malades. La bactérie responsable de leurs maux s'était propagée par les tours aéroréfrigérantes de l'établissement hôtelier. 29 personnes succombèrent à cette maladie et nous eurent enfin la preuve du danger mortel que représentait l'air conditionné pour l'Amérique.

Le «Syndrome du bâtiment malsain»

Quelques années plus tard, une nouvelle pathologie se mit à se répandre dans le pays, composée de toute une nébuleuse de symptômes —incluant maux de gorge et maux de tête— apparemment liés à l'air intérieur. Les épidémiologistes lui donnèrent le nom de «Syndrome du bâtiment malsain» et cherchèrent son origine dans les conduits de climatisation et de chauffage central.

Aujourd'hui encore, les spécificités de cette maladie —et le fait qu'elle ne soit pas un simple trouble psychosomatique— sont toujours sujettes à caution. Mais de nombreuses études montrent cependant que les systèmes de contrôle thermique des bâtiments sont susceptibles de favoriser le développement de moisissures allergéniques et autres micro-organismes. Dans un article publié en 2004, des chercheurs français ont étudié les antécédents médicaux de 920 femmes d'âge moyen pour trouver que celles qui travaillaient dans des bureaux climatisés (soit environ 15% de l'échantillon total) avaient quasiment deux fois plus de chances de prendre des congés maladie ou de se rendre chez des médecins ORL.

Ce qui ne surprendra pas tous ceux qui fuient d'ores et déjà les climatiseurs et vénèrent les fenêtres ouvertes. Comme les détracteurs de l'air conditionné du siècle dernier, ils voient dans un environnement fermé un bouillon de culture responsable de nombreux maux et maladies. C'est évidemment malsain de laisser les fenêtres fermées; il faut qu'un courant d'air naturel nettoie tous les spores et les germes d'une pièce! Mais leur plaidoyer tradi suscite une réaction tout aussi vieillotte. Pourquoi l'air serait-il plus sain en été qu'en hiver (quand on a beaucoup moins envie de le laisser entrer)? Et quels dangers un «courant d'air» pourrait poser dans des villes où la brise charrie tant de poussières et de pollution?

En 2009, une étude publiée dans Epidemiology confirma que la climatisation permettait de se préserver des effets des particules en suspension. Les chercheurs passèrent en revue les antécédents médicaux de personnes âgées obligées de laisser leurs fenêtres ouvertes en été –et donc de respirer les saletés atmosphériques– et montrèrent qu'elles avaient plus de risques d'être hospitalisées pour des troubles cardiovasculaires liés à la pollution. D'autres études observèrent des corrélations similaires entre défaut de climatisation les jours de pic de pollution et hospitalisations pour pneumonie ou broncho-pneumopathie chronique obstructive.

Le mépris des intellectuels européens

En somme, l'air conditionné permet-il de filtrer de dangereux aérosols ou crée-t-il un environnement favorable à des particules pathogènes? Nous rend-il malade ou nous sauve-t-il la vie? Les débats actuels reflètent peut-être ceux des années 1920, mais une chose est sûre: c'est toujours la peur et la superstition qui poussent ceux qui ont le plus besoin de refroidir leurs domiciles à ne pas le faire.

L'an dernier, des chercheurs de Montréal ont analysé les habitudes de plusieurs centaines de Québécois souffrant d'insuffisance cardiaque chronique ou de BPCO. Ces individus –âgés de 50 ans ou plus– avaient des risques de mortalité liée à la chaleur particulièrement élevés et, pourtant, un tiers d'entre eux n'utilisaient pas de climatiseur, même en pleine canicule estivale. En enquêtant sur leurs croyances sur l'importance du refroidissement domestique, les chercheurs trouvèrent que 10% pensaient que la climatisation n'avait aucun effet bénéfique sur la santé, 15% estimaient qu'elle aggravait les troubles existants et, pour 18%, il était dommage qu'elle empêche l'air extérieur de rentrer chez eux.

Que des gens s'opposent si violemment à l'air conditionné sur la base de données vagues et peu concluantes, et parfois au péril de leur propre vie, montre qu'il y a bien autre chose qui se joue ici. De fait, nos «connaissances culturelles» sur la signification du contrôle de notre climat domestique influent depuis longtemps sur la température de nos politiques nationales. La culpabilité thermique n'est pas un phénomène récent et ne se limite pas non plus à la guerre des pro- et des anti-climatisation.

Le livre d'Ackermann explique comment la diffusion des systèmes de chauffage performants, à la fin du XIXème siècle en Amérique, suscita le mépris goguenard des intellectuels européens. «L'étranger qui visite l'Amérique en hiver n'a à souffrir que de la chaleur suffocante de leurs intérieurs», écrivait un journaliste français en 1888. «Non seulement leurs maisons sont chauffées à plus de 26°C nuit et jour, mais c'est aussi le cas de leurs trains». Elle cite aussi Charles Dickens qui, logeant dans un hôtel de Boston, se plaignait que sa chambre soit rendue «si infernalement étouffante (…) par une chaudière dont les tuyaux courent dans toutes les pièces, tant et si bien qu'il est difficilement supportable d'y demeurer».

La clim', symbole des excès et de la vulgarité des Américains

Mais il ne fallut pas attendre longtemps pour que le climatiseur –un invention si spécifiquement américaine– remplace l’infernale chaufferie et devienne à son tour le symbole de nos excès et de notre vulgarité. A l'instar du chauffage central, la climatisation domestique fut d'abord installée chez les très riches, pour être ensuite vendue en masse à la classe moyenne. Pour les détracteurs de cette technologie, sans parler des protecteurs des fondamentaux moraux de l'Amérique, c'est la publicité qui a transformé le désir de confort en fausse nécessité.

Quand la maladie du légionnaire et le syndrome du bâtiment malsain sont apparus, le climatiseur portait déjà sa propre croix et, pendant la crise des coûts énergétiques, il devint un bouc émissaire tout trouvé. Même si l'appareil ne représentait que 3% de la consommation pétrolière du pays, il était aussi emblématique du malaise national que la chaudière bouillonnante. Quand le gouvernement fédéral lança son programme pour aider les familles pauvres à payer leurs factures d'énergie, les pauvres et transpirants furent abandonnés à leur sort. (En 1984, le Congrès modifia la législation pour accorder davantage de fonds aux États les plus chauds, mais il y a toujours très peu d'argent alloué à la climatisation).  

Les Etats les plus chauds votent à droite

Nous voilà aujourd'hui embarqués dans une calme guerre culturelle entre pro- et anti-clim', entre  Rust Belt et Sun Belt, entre États votant majoritairement Démocrates ou Républicains. Deux-tiers des Démocrates pensent que nous subissons actuellement les effets du réchauffement climatique, contre un tiers des Républicains. En 2004, George W. Bush a remporté 9 des 10 États les plus chauds et, quatre ans plus tard, John McCain en a remporté 8 sur 10. Si vous comparez ces élections en excluant les anomalies climatiques –l'Alaska et Hawaii– vous verrez que les États qui penchent à droite sont, en moyenne, près de 3°C plus chauds que ceux qui préfèrent la gauche. (A titre d'exemple, c'est la différence entre la moyenne des températures du Delaware et de l'Arkansas). De telles divisions influent aujourd'hui sur tous les mouvements de l'échiquier climatique.

Étant donné ce bipartisme thermique, il serait temps de mettre les différences entre chaud et froid de côté. La transpiration ne vaut pas mieux que les frissons, et il n'est pas non plus plus sain de respirer l'air en été qu'en hiver. Et pourtant, alors nous battons cette année des records de chaleur, nos climatiseurs ressemblent toujours à des pommes de discorde. Si le monde se réchauffe, nous n'avons pas besoin d'en faire autant. Du moins, pas pour l'instant.

Daniel Engber

Traduit par Peggy Sastre

 

L'AUTEUR

Daniel Engber est rédacteur en chef de Slate.com.
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À propos

Karim Tedjani

Karim Tedjani est un blogeur indépendant très concerné par les questions de l'environnement ainsi que de l'écologie en Algérie... Depuis 2009 , il sillonne autant le web que son vaste pays d'origine; afin de témoigner, d'apprendre, mais aussi de militer...
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