Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Nouara Algérie.com

Ecologie, environnement, nature, économie verte et développement durable en Algérie

"La question forestière, phénomène colonial total - Ouzellaguen - Algérie - XIXème siècle - 2-3" par HISTOIRE DE L'ALGERIE

 

p 98

 

Les 40 tribus du cercle ont été reclassées par nous à partir du même document, de la façon suivante :

a) Tribus soumises au régime forestier :

a1) Forêts concédées à des Européens

- Acif el Hammam, concédée sans indication numérique

- At Amrous, id.

 

a2) Forêts non concédées, en hectares :

- At Bou Messaoud,                                          1700

- Mezzaïa,                                                           1500

- Ouled Sidi Mohand Amokrane,                    1200

- At Mimoun,                                                       900

- At Hassein,                                                        800

- Fenaïa,                                                               800

- At Mhamed,                                                      800

- Tifra et Ouled Sidi Moussa au Idir[11],      800

- At Segoual,                                                        600

- At Amer,                                                            300

- At Amrane,                                                        300

- At Bou Youcef,                                                  300

 

b) Tribus non soumises au régime forestier :

b1) Tribus pourvues de forêts :

- At Oughlis[12],                                               800

- Ouzellaguen,                                                      500

- At Ksila,                                                              300

- Mcisna,                                                               300

- At Immel,                                                           200

- At Sidi Abbou,                                                    200

 

b2) Tribus dépourvues de forêts, mais dont les « broussailles suffisent aux troupeaux » :

Adjissa, At Ahmed Garetz, At Bou Aïssi, At Bou Bekkar, At Djellil, At Khateb, At Kharoun, At Mansour, At Melloul, At Ouaretz Ou Ali, At Tamzalt, Barbacha, Bou Indjedamen, Guifsar, Mezala, Ouled Abd el Aziz, Ouled Ameur Youb, Senhadja et Toudja[13].

 

p 99

 

Les rares tribus pourvues de groupements forestiers et ménagées par les administrations concernées, puisque non soumises au régime forestier et intéressées à la conservation des droits d'usages traditionnels, sont toutes marquées par un éloignement maximal vis-à-vis de Bougie. Quatre d'entre elles appartiennent à la Moyenne Soummam, région relativement sèche, les At Immel, les At Oughlis qui, comme d'autres tribus, se sont plaintes des nouvelles interdictions en juin 1864, après la concession de la forêt d'Akfadou, les Mcisna et les Ouzellaguen. Que des tribus puissent être laissées à l'écart de l'administration forestière n'est pas chose fortuite. À cela, il y a des raisons pratiques, des raisons politiques plus que tout, spécialement de défense de la politique du « Royaume arabe », face aux empiètements des colons.

Les disparités de classement rendent compte à quel point l'heure n'est pas complètement venue d'embrasser les étendues forestières ou boisées quelles qu'elles soient et de les soumettre toutes à une administration. La question avait pour but l'appropriation des forêts, mais aussi l'opportunité de laisser quelques terrains de pâturage aux tribus, au semblant pour veiller à la conservation de leur état économique, en fait tout juste pour ne pas les acculer au désespoir total et à la révolte; c'est là que la plénitude de rôle du bureau arabe avait droit de cité.

Les données politiques du moment apportent aussi aisément leur explication. Comme nous l’avons déjà écrit, le classement des sols forestiers résulte d'un compromis entre les impératifs du bureau arabe et les intérêts du Service forestier, avec la condition de ne point entraver dangereusement la politique du premier. Le contexte insurrectionnel, étendu à une bonne partie de l'Algérie, venait à peine d'incliner vers sa fin. Le commandement supérieur de Bougie concevait que pour mener avec sécurité et efficacité ses opérations militaires sur la limite orientale du cercle, il avait grand besoin de se garder sur sa limite occidentale qui, avec étonnement et contentement pour lui, ne s'était pas révoltée – de l'agitation, il en fut certainement. Une bonne raison en tout cas de n'en susciter aucune velléité contraire. Bonvalet avait dit de telles tribus – que, « pauvres et belliqueuses », il convenait de les traiter avec prudence, sans brutalité excessive.

Parmi ces tribus, il n'est pas inutile de rappeler qu'en 1860 les Ouzellaguen avaient été déclarés zone interdite aux Européens, le bureau arabe avouait ne pouvoir assurer le maintien de l'ordre avec toutes les garanties nécessaires dans une tribu aussi « remuante ». Le commandant supérieur Augeraud, alors que ces interdictions ne devaient concerner que la Petite Kabylie, la seule partie orientale du cercle avec les Babor, avait demandé son extension à quelques autres tribus du cercle au général commandant la division de Constantine. Même si on a cherché à modifier cette situation, il en est toujours resté quelque chose.[14]

 

p 100

 

Les Ouzellaguen ont traversé le moment brûlant de la question forestière sans se signaler d'aucune sorte, semble-t-il. Le caractère agressif et général de la question forestière crée d'emblée une solidarité de fait, vis-à-vis de laquelle il n'est pas dit que les Ouzellaguen soient restés étrangers, bien qu'ils apparaissent comme moins durement impliqués que d'autres tribus[15]. Leur nom ne figure ni dans l'avalanche de rapports, ni dans les tableaux de forêts sinistrées des deux grandes vagues de 1863 et 1865. Frappés avec peu d'intensité, ils n'eurent point de profondes démêlées avec le Service forestier.

Les facteurs explicatifs sont nombreux, quelques uns ont déjà été rappelés : l'attention de tous est retenue par les grands massifs de l'Akfadou et de l'Oued Djemaâ, là où s'excitent et se débattent encore maints intérêts. Le Service forestier est alors peu capable de gérer tout ce qui a trait à la forêt. Chacun des entrepreneurs, postulant aux concessions, se préoccupe de se tailler une part belle dans l'un de ces beaux massifs, si facile à exploiter et si rentable en peu de temps. Quant au bureau arabe, il est soucieux de montrer sa maîtrise parfaite de la question, la dextérité et la fermeté dans lesquelles il tient les tribus, sans se laisser envelopper dangereusement par les événements.

Que les Ouzellaguen aient échappé aux grands incendies, c'est certain, isolés qu'ils sont des autres massifs, tel l'Akfadou, mieux préservés ainsi de la propagation des incendies. Mais, cela ne signifie nullement que les incendies furent inexistants sur leur territoire. En raison du régime forestier qui leur est appliqué, l'espace conflictuel n'a pu encore se radicaliser aux Ouzellaguen. Ces derniers ne formeront de « champ de bataille » sensible qu'après l'insurrection de 1871.

En fait, la question forestière n'est pas close, mais en devenir. Dans la tribu, comme dans celles soumises au même régime, le jalon essentiel a été posé, sans que le rapport de force apparaisse d'emblée saillant et dur. Programmé, l'avenir est déjà latent sous forme d'embryon : le Service forestier, secondé par le bureau arabe, n'a pas manqué de constituer des réserves : « en ayant soin de réserver les parties les plus boisées ». Tenus d'en assurer la surveillance, les chefs indigènes sont désignés comme les responsables et clairement menacés. Avec un fait semblable, il est pratiquement certain que le Service forestier a frappé des procès-verbaux à l'encontre d'Ouzellaguen, même si, en apparence, les conflits avec cette autorité, eu égard au statut des Ouzellaguen, sont rares et de peu d'importance. Cette même autorité a encore les yeux rivés sur les grands massifs.

Pourtant, il ne faut pas sous-estimer le produit des amendes forestières. Mieux qu'une exploitation suivie, laborieuse et coûteuse des forêts, mieux qu'une politique de gestion rationnelle et de reforestation, l'établissement sans frais de procès-verbaux innombrables par les agents du Service forestier est immédiatement rentable. À considérer les faits incriminés ou supposés, les amendes sont exorbitantes et absolument hors de raison. En cette matière, le Service forestier s'est créé, sans aucun scrupule et entièrement dans l'abus, un volant financier facile en pressurant les Kabyles et les communautés villageoises, par le principe de la responsabilité collective.

 

p 101

 

En fait, qu'est-ce qu'une partie boisée et qu’est-ce qu’une partie boisée réservée ? Une telle formulation peut amener des remises en cause, appeler une extension du terme et pourquoi pas du domaine géographique réservé, en fonction de la volonté et du pouvoir de contrainte du Service forestier. Laissés apparemment à leur libre jouissance ancestrale, partiellement soumis aux réglementations forestières, les Ouzellaguen tomberaient moins sous les coups du Service forestier, n'en encourant guère les poursuites.

« On n'y [douar Ouzellaguen] rencontre aucun boisement forestier, mais le pays est couvert d'arbres d'essences variées qui lui donnent un aspect riant. »[16]

C'est ainsi. On ne parle plus de forêt aux Ouzellaguen. Quelle est l'action volontaire ou la calamité qui en a provoqué la disparition ? Qu'est-ce qui nous vaut la phrase de Maris, administrateur de la commune mixte d'Akbou, mise en exergue ci-dessus ? La question forestière prend un nouveau tour et, avec elle, nous repartons pour un autre périple, au risque de nous redire un peu. Deux termes se présentent pour livrer leur explication, le recul des terres forestières et – c’est une attitude politique – leur sous-estimation par l'administrateur.

La citation sous-entend une profonde transformation du paysage de la tribu. Le recul de la forêt procèderait de l'activité humaine qui s'est vue contrainte de gagner de nouvelles terres de culture par l'intégration de sols plus pauvres et moins productifs, les plus éloignés des centres villageois. Il paraît difficile de discerner des phases de défrichements bien bornées, le phénomène lui-même semble s'être établi en continu.

La première phase voit le jour en 1851, au lendemain de l'insurrection dirigée par Bou Baghla et s'étend jusqu'en 1857, pour le moins. Elle est consécutive à un éclairage documentaire et à une nouvelle situation, tous deux post-insurrectionnels. Le commerce avec Bougie est rouvert pour les tribus qui se sont soumises. Nais nous ne savons pas combien cela fut pour les Ouzellaguen, tenus par les urgences et les priorités de la reconstruction, tiraillés par les luttes internes et la guerre qui se poursuit chez leurs alliés d'outremonts, mis en état de blocus. Toutes ces considérations, auxquelles il faut ajouter les ponctions démographiques diverses, ne donnèrent certainement pas toute leur plénitude au mouvement de défrichements. Ce dernier s'est poursuivi dans les années suivantes, comme en témoigne le blocage colonial qu'il a rencontré surtout à partir de l'année 1863.

La deuxième phase majeure est liée au séquestre effectif de 1875 – la date varie suivant les tribus. Les nuages de fumée signalent au bureau arabe d'Akbou l'intensité des défrichements, à quoi oblige l'état économique lamentable des tribus, frappées par la misère, qui ne peut trouver de solution en économie agricole, où le salut réside dans la

 

p 102

 

terre, qui est en grande insuffisance. Nécessité est de limiter l'effet des terres de cultures confisquées, en travaillant à faire rendre le maximum aux terroirs et en en mangeant les interstices.

En aucune sorte, les tribus ne disposent d'une manne de terres vierges. Les défrichements ont joué sur les terres à maquis et à broussailles bien plutôt que sur les véritables boisements. Le recul de la forêt, s'il y a, ne trouve pas là son explication franche, dont il faut en chercher la partie dans les ravages des incendies et l'exploitation coloniale. D'ailleurs, à partir de 1865, puis avec le sénatus-consulte en 1896, le périmètre forestier est bloqué pour les communautés villageoises, qui n'ont pu ainsi défricher que les boisements de moindre qualité ou ruinés qui leur restent.

En dépit des apparences, il s'agit d'un mouvement de remise en culture qui se traduit par une optimisation et une systématisation des terroirs – amputés par le séquestre, qui a provoqué aussi une redistribution partielle des terres dirigée par les djemaâs de tribus, provoquant un plus grand morcellement, suivant les arrangements faits par les collectivités et les particuliers sous le coup du même séquestre –, non pas tellement par une extension en surface. 

Mais, il est une explication politique, qui mène à terme sur l’action de Maris qui vise à euphémiser l’importance des boisements. Le colonel Bonvalet porte un jugement assuré et sans ambiguïté lorsqu'il place le Service forestier au-dessus de tout dans la hiérarchie des responsabilités qui sont à l'origine des tensions de la question forestière. Selon lui, qui s'exprime en septembre 1863, la situation serait bien meilleure

« si, surtout, l'administration forestière ne s'obstinait pas à voir des forêts partout où poussent quelques broussailles alors même que ces broussailles ont envahi des terrains autrefois cultivés ».[17]

Entre la forêt et les broussailles, la terminologie employée par l'administration forestière se marque par une plasticité hasardeuse. Toute chose commence par une question de mots, là une querelle. Comme d'évidence, les vraies batailles, les plus décisives, prennent leur source en amont. Toute chose prend fait et puissance dans le langage, se porte et se justifie par la pensée, avant de se développer dans l'action. La colonisation fait si bien qu'elle investit les mots, les idées et l'action, les forge et les martèle à loisir, fabricant là la justification qu'elle cherche. Avec elle, pour que le fond soit adéquat à la forme voulue, on n'hésite pas à l’équarrir ou à le débiter à gros traits. Pour qu'une même chose puisse entrer dans telle catégorie au lieu de celle qui lui est d'ordinaire assignée, elle doit changer de nom. Ainsi par exemple pour ne pas être comprise dans le domanial mais le communal, la « forêt» de 1865 est devenue moins d'un demi-siècle plus tard, peu avant 1900, « pâture et rochers »[18].

 

p 103

 

En effet, le Service forestier est entré en litige avec les réalisateurs du sénatus-consulte sur la question de regrouper les groupes n° 29 et 30 dans la catégorie communale ou la catégorie domaniale. Le bureau arabe, en parlant de broussailles et de terrains de parcours, en a diminué l'importance pour les enlever à l'administration des domaines et les conserver à l'administration communale. Ils ont été finalement classés dans les biens communaux, évitant par incidence que la défaite soit complète aux Ouzellaguen. Pour dire, même si ces deux groupes n'ont pas été concédés à des particuliers européens, en 1893, le Service forestier y démascla un bon millier de chênes-lièges. Au point qu'un poste de garde fut créé à Tizi N'Chéréâ, aussi bien pour prévenir les incendies que pour interdire les coupes et soi-disant empêcher la dégradation des forêts par des populations qui, jusque-là assurées de leurs usages forestiers, ont permis la sauvegarde des forêts grâce à une gestion appropriée et mûrie.[19]

La surface forestière, égale à 500 ha, rapportée à la superficie totale de la tribu, que nous estimons à 5000 ha, s'établit à un peu moins du 1/11ème. Le rapport aux surfaces cultivées, inconnu, serait également utile. Les Ouzellaguen se trouvent dans une bonne moyenne. Comme attendu, les chiffres du sénatus-consulte sont plus précis, les espaces forestiers, classés comme « parcours », totalisent 372 ha 28, tout juste un peu plus du 1/9 de l'ensemble de la superficie du douar – non plus de la tribu –, égale à 3473 ha 81, biens domaniaux compris. Pour les Ouzellaguen, plus que jamais, en part comme en importance, mais davantage en part, les forêts ont accusé un accroissement relatif très conséquent, expliquant la nature et l'actualité des enjeux qui s'y rapportent. Les jeux politiques locaux, marqués par la rencontre entre la colonisation et la société locale, créent une politisation de tous, des hommes quels qu’ils soient, et de tout : forêts, terres, marchés, habbous…

Dans les opérations du sénatus-consulte, c'est la question forestière qui a surgi avec le plus de netteté, autant sinon plus que la question de la propriété privée. En fait, surtout pour les Ouzellaguen, toutes deux se rencontrent, comme étroitement liées. La recherche de terres communales et domaniales par les administrations coloniales concerne

 

p 104

 

normalement et avant tout les terres collectives, terres arch, et celles de nature soi-disant indécise, à mi-chemin entre le privatif et le collectif. Le sénatus-consulte n'avait-il pas pour but ostensible de fixer la propriété privée « indigène » et de la garantir, notamment des démembrements coloniaux ?[20]

Retour à l'accueil

Partager cet article

Repost 0

À propos

Karim Tedjani

Karim Tedjani est un blogeur indépendant très concerné par les questions de l'environnement ainsi que de l'écologie en Algérie... Depuis 2009 , il sillonne autant le web que son vaste pays d'origine; afin de témoigner, d'apprendre, mais aussi de militer...
Voir le profil de Karim Tedjani sur le portail Overblog

Commenter cet article