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Nouara Algérie.com

Ecologie, environnement, nature, économie verte et développement durable en Algérie

"Pour une défense du «cauchemar climatisé» (1/2)" par Daniel Engber



La chaleur, c'est le bien et le froid, c'est le mal. Pourquoi les snobs américains acceptent le chauffage mais fustigent la climatisation? Premier volet sur les croisés de l'anti-clim'.

Il y a une arnaque qui circule cet été, un bon gros hoax qui profite de la vague de chaleur. Vous recevez un appel ou un SMS qui vous promet une aide du gouvernement fédéral pour payer vos douloureuses factures d'électricité: vous n'avez qu'à communiquer votre numéro de sécurité sociale et d'autres détails personnels et vous recevrez 1.000$ [813 €] pour couvrir vos frais de climatisation. Là où l’arnaque est redoutable –et particulièrement énervante– c'est que de telles subventions publiques en faveur de l'air conditionné n'existent pratiquement pas. Tous les ans, le gouvernement alloue des milliards de dollars aux familles défavorisées qui ont du mal à payer leurs factures de chauffage et de climatisation. Mais depuis le lancement de ce programme, il y a environ 30 ans, il est clair que toutes les températures ne sont pas sur un pied d'égalité. Les 9/10èmes du budget destiné à l'énergie des foyers pauvres sont dépensés pendant les mois d'hiver, si on en croit Mark Wolfe de l'association nationale des professionnels de l'assistance énergétique (NEADA). En d'autres termes, si vous être pauvre et grelottant, ne vous en faites pas, la cavalerie arrive, mais si vous êtes pauvre et transpirant, il ne reste plus qu'à vous la coller derrière l'oreille.

Le climatisateur, symbole de tout ce qui ne tourne pas rond

 Washington est loin d'être l'alpha et l'oméga de ce préjugé anti-clim'. Aujourd'hui, 86% des foyers américains sont dotés de l'air conditionné –ils étaient 68% en 1993– mais cela n'empêche la climatisation de subir un furieux retour de manivelle. En juin, le New York Times a publié un article sur la diffusion rapide des climatiseurs dans les pays en voie de développement et sur la crise climatique que cela risquait de provoquer. Un article similaire, rédigé par l'ancien directeur du programme ozone des Nations Unies, avait auparavant comparé la climatisation à la junk food –un dangereux luxe qui nous ramollit, des chairs comme de l'esprit. D'autres encore reprochent à la climatisation l'augmentation du nombre d'obèses, une affirmation qui manque de preuves factuelles, mais tant pis: l'idée que les addictions de l'Amérique puissent être liées les unes aux autres, que les excès de nourriture, d'argent et d'air conditionné puissent être les symptômes d'une même maladie de la modernité est tout simplement trop belle pour être ignorée, du moins par certaines personnes. Une classe d'Américains –appelons-les les brrr-geois– en est venue à considérer le climatiseur comme le symbole de tout ce qui ne tourne pas rond dans notre pays comme dans le monde.

Là où j'habite, à Brooklyn, les cafés ont aujourd'hui toutes leurs fenêtres ouvertes, qu'importe que l'atmosphère extérieure soit un four. Sucer de l'essence en roulant en 4x4 ou glander devant la télé en sirotant des sodas, très peu pour eux! Voilà qu'ils nous offrent des endroits où subir la chaleur, où souffrir de la chaleur et où prétendre que la chaleur, on l'adore, le regard rivé sur nos voisins et leurs bermudas détrempés. Je suis donc en train d'écrire cet article dans un de ces établissements adeptes des «courants d'air», la nuque en nage, en essayant d'imaginer un univers parallèle où la même logique s’appliquerait en janvier: un café qui éteindrait son chauffage pour tous nous permettre de bosser comme Dieu l'a voulu. Mais pour la brrr-geoisie, les deux extrêmes du thermomètre ne se valent pas, moralement parlant. La chaleur, c'est le bien et le froid, c'est le mal. Pourquoi ce deux poids deux mesures? Comment cesser de nous en faire et nous réconcilier avec le climatiseur?

L'été le plus chaud depuis 60 ans

 Le rejet de la climatisation, à l'instar d'autres fondamentaux de la sainte-nitoucherie hipster, repose sur un ensemble d'intuitions et d'arguments bancals. Ses détracteurs lui opposent tout un tas d'inquiétudes, à commencer par celles concernant le réchauffement climatique, et qui se poursuivent sur des questions de santé, de laxisme moral et d'autres notions ambiguës relatives à une existence vécue en parfaite harmonie avec la nature. Et en détaillant ces arguments, nous voici face à l'étrange et puritaine politique du confort humain. Évidemment, impossible de nier qu'il y a quelque-chose d'un peu tordu dans notre réchauffement de la planète consécutive à notre volonté de la refroidir. Cet été pourrait devenir le plus chaud depuis 60 ans, et en nous réfugiant tous derrière des fenêtres fermées, nous avons peut-être aggravé le problème. Stan Cox, auteur en 2010 de Losing Our Cool: Uncomfortable Truths About Our Air-Conditioned World [Quand le monde perd son sang froid: les vérités qui dérangent sur l'air conditionné], reprend ces arguments avec une torride intensité dans le Times et fait remarquer que la climatisation des bâtiments et des véhicules émet chaque année 500 millions de tonnes d'équivalent CO². Facile de perdre la boule avec de tels chiffres. Oui, il est vrai que les climatiseurs sont de plus en plus populaires, mais ils ne représentent pas une menace pour l'environnement pire que nos chauffages; en réalité, ils sont sans doute d'ailleurs moins coupables. Des études sur nos dépenses énergétiques domestiques montrent que nous utilisons davantage d'énergie pour chauffer nos maisons (12.200 kWh par an, en moyenne, pour un coût de 513€) que pour les refroidir (2.300 kWh et 225€). Et cela reste vrai bien que des millions de gens aient déménagé dans les métropoles chaudes et humides de la Sun Belt depuis les années 1970.

Les Etats froids émettent plus de CO² que les Etats climatisés

 De fait, ce que Cox met lui-même en avant, cette migration vers le sud a provoqué une nette diminution de notre consommation énergétique allouée au contrôle thermique, vu que les demandes supplémentaires d'électricité –pour rafraîchir les nombreux centres commerciaux de Houston, Phoenix et d'ailleurs– ont été largement compensées par une diminution des besoins de chauffage au gaz et au fioul. Il y a encore quelques années, les propriétaires de maisons situées dans les États froids, comme le Minnesota, émettaient entre 20 et 25% de CO² en plus que leurs compatriotes de Floride et leurs précieux climatiseurs. Et s'il est vrai que les hydrofluorocarbures utilisés dans les systèmes de réfrigération domestiques sont une source de gaz à effet de serre, les fabricants de climatisation sont sur le point de les abandonner. Même aujourd'hui, ils ne représentent qu'à peine 1/4 du total des émissions liées à l'air conditionné. «Oui, oui, d'accord», dirait notre brrr-geois en dégustant sa citronnade glacée. «Le chauffage contribue peut-être autant voire davantage que la climatisation au réchauffement climatique, mais c'est parce que le chauffage est plus important que la climatisation. Quand il fait chaud, vous pouvez ouvrir les fenêtres, allumer un ventilateur ou vous déshabiller. Mais quand il fait froid, quelles sont les solutions?». Si l'idée de transpirer en slip quand il fait chaud l'été vous paraît aller de soi, tandis qu'en hiver, rester chez soi recroquevillé sous un manteau de fourrure vous semble absurde, vous avez déjà choisi votre camp. Mais si c'est l'inverse qui était vrai? Notre capacité de résistance au chaud a une limite, et elle n'est pas très haute. Même dans des villes du nord comme New York ou Chicago (où 739 personnes sont mortes en une semaine lors de la canicule de 1995), la chaleur estivale peut parfois être si intense qu'un ventilateur électrique ne sert plus à rien. (A un moment donné, il finit par ventiler de l'air chaud). Quand vous êtes tout nu et les pieds plongés dans une bassine de glaçons, il ne vous reste plus grand chose à faire. Inversement, le froid hivernal offre davantage d'alternatives: s'il fait trop froid, vous pouvez toujours rajouter un pull, aller chercher une autre couverture ou vous pelotonner près d'un ami.

Vaut-il mieux mourir de froid que de chaud?

Si la supériorité du chauffage n'est pas liée à son importance, il s'agit peut-être d'une question de confort. La sensation de froid n'est-elle pas plus douloureuse que celle du chaud? A l'université de McGill, le spécialiste de la douleur Jeff Mogil fait remarquer qu'il faut à peine 1,4°C de différence pour qu'une sensation de chaleur sur la peau passe de déplaisante à douloureuse. Pour le froid, il faut attendre plus de 5,5°C. Ce qui laisse entendre que la chaleur serait pire que le froid, vu qu'elle se transforme plus rapidement en douleur, mais pour Mogil, les choses sont différentes. Le froid produit des degrés d'inconfort plus variés que le chaud, explique-t-il, il commence à vous gêner plus tôt. Une étude sur des rats confirme cette hypothèse. Les animaux avaient été dressés pour lécher un objet qui avait une partie chaude (48°C) et une autre froide (-4°C), deux températures qui étaient connues pour leur provoquer séparément un niveau d'inconfort comparable. Quand les rats avaient le choix entre les deux parties, ils se dirigeaient quatre fois plus souvent vers la chaude. Mais le froid a beau être plus déplaisant que la chaleur, si on raisonne en termes de degrés, ce n'est pas pour autant plus raisonnable de faire tourner votre chaudière à plein régime quand il fait froid, pour ensuite vous calmer sur le climatiseur quand il fait chaud. Dans de nombreuses parties du globe, il n'est pas rare que des températures extrêmes, froides comme chaudes, dépassent largement le seuil de l'inconfort et provoquent des lésions corporelles. Les coups de froid et les vagues de chaleur sont souvent mortels, et si la question du type de climat qui l'est le plus demeure toujours en suspens, les décès estivaux ont tendance à être davantage ignorés.

Henry Miller tournait en ridicule le «cauchemar climatisé»

Quoi qu'il en soit, le fait de pouvoir endurer la chaleur est souvent considéré avec fierté, un masochisme thermique qui n'existe plus quand le mercure atteint des températures abyssales. Les croisés de l'anti-clim' adorent évoquer les canicules de jadis, quand les dames agitaient délicatement leurs éventails sur des balancelles et que les messieurs relevaient leurs manches et s'épongeaient le front. L'air conditionné étant une invention plus récente que le feu et les chaudières, elle est visiblement moins connectée à notre identité, présente comme passée. Mais il est temps de terminer cette première partie, car les autres arguments s'opposant à la climatisation –qu'elle serait un danger pour nos corps et nos âmes– datent d'une époque bien plus récente. Voici presque 60 ans, l'expatrié Henry Miller tournait en ridicule son pays natal en le décrivant comme un «cauchemar climatisé», mais la politique du confort thermique est plus ancienne. Elle remonte au XIXe siècle, quand certains intellectuels raillaient l'Amérique pour sa tendance à la surchauffe domestique. Pendant des décennies, la discrimination du thermostat a reflété des divisions bien plus profondes entre Américains, entre habitants conservateurs des États du Sud et progressistes rafraîchis de ceux du Nord. Demain, je m’attarderai plus longuement sur cette histoire et verrai comment nous en sommes venus à penser que la climatisation et son air vicié sont capables de nous tuer.

Daniel Engber Traduit par Peggy Sastre

 

L'AUTEUR

Daniel Engber est rédacteur en chef de Slate.com.Ses articles
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À propos

Karim Tedjani

Karim Tedjani est un blogeur indépendant très concerné par les questions de l'environnement ainsi que de l'écologie en Algérie... Depuis 2009 , il sillonne autant le web que son vaste pays d'origine; afin de témoigner, d'apprendre, mais aussi de militer...
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